Deux jours plus tard, la clochette de la librairie tinte au moment où je range une pile de nouveautés derrière le comptoir. Je relève machinalement les yeux, persuadée de voir entrer un client ordinaire.
Gabriel franchit la porte.
Cette fois, il n’est pas seul.
L’homme qui le suit réussit l’exploit d’être encore plus imposant que lui. Plus grand, plus large d’épaules, les cheveux brun foncé coupés court, il affiche des traits sévères qui renforcent encore son allure intimidante. Ses yeux, en revanche, ne laissent aucune place au doute : ils arborent le même doré étrange que ceux de Gabriel.
Super. Apparemment, la discrétion physique n’est pas une qualité très répandue chez les loups-garous.
Gabriel s’arrête devant mon comptoir.
— Allison, je vous présente Nathan. Mon Beta. Il est comme un frère pour moi.
Nathan me tend une main immense. J’hésite une seconde avant de la serrer et constate que sa paume est nettement plus chaude que la mienne.
— Gabriel m’a suffisamment parlé de toi pour que j’aie l’impression de te connaître déjà.
Il lance un regard de côté à Gabriel.
— Ce qui, venant de lui, est presque inquiétant.
Je hausse un sourcil.
— C’est censé me rassurer ?
— Pas vraiment.
Gabriel soupire.
— Nathan.
— Quoi ? Tu voulais que je sois chaleureux.
— Ce n’était pas exactement ce que j’avais en tête.
Nathan reporte son attention sur moi. Une lueur amusée adoucit légèrement la sévérité de ses traits.
— Quand il m’a annoncé qu’il avait trouvé sa compagne, j’étais content pour lui.
Je croise les bras.
— Vous utilisez toujours ce mot avec beaucoup de facilité.
— J’allais justement y venir. Ensuite, il m’a annoncé que tu étais humaine.
— Et ?
Nathan incline légèrement la tête, comme s’il évaluait encore la meilleure façon de formuler sa réponse.
— J’ai eu besoin de quelques secondes.
— Pour quoi faire ?
— Vérifier qu’il n’avait pas reçu un coup sur le crâne.
Un rire m’échappe malgré moi. Gabriel lui lance un regard noir qui ne produit absolument aucun effet.
— Je commence à regretter de vous avoir présentés.
— Trop tard.
L’amusement quitte légèrement son visage lorsqu’il reprend d’un ton plus sérieux.
— Ça m’a surpris. Beaucoup. Mais Gabriel n’invente pas ce genre de choses et, s’il est certain de ce qu’il ressent, je le soutiens.
Je me tourne vers Gabriel.
— Tant mieux pour vous. Moi, je n’ai toujours rien accepté.
— Je le sais.
Sa réponse arrive immédiatement, sans protestation ni tentative de me convaincre. Ce simple respect de la limite que j’ai posée compte davantage que je ne veux bien l’admettre.
Gabriel appuie une main sur le bord du comptoir.
— Je voudrais vous montrer où nous vivons.
Je plisse les yeux.
— Quand vous dites « nous », vous parlez de toute votre meute ?
— Oui. Toute la meute vit là-bas.
— Vous êtes combien, exactement ?
Nathan intervient avant qu’il puisse répondre.
— Suffisamment pour rendre cette question inquiétante.
— Nathan.
— Je t’aide.
Je retiens un sourire avant de reporter mon attention sur Gabriel.
— Si je viens, je peux repartir quand je veux ?
Ses yeux dorés restent fixés sur moi.
— Tu repartiras dès que tu le décideras.
— Personne ne va décider que je dois rester parce qu’un destin mystique a décrété que j’étais votre âme sœur ?
— Personne ne te forcera à rester. Pas même moi.
J’hésite une seconde.
— Et je peux vraiment débarquer au milieu de votre meute sans que personne ne me saute à la gorge ?
Nathan tousse dans son poing pendant que Gabriel ferme brièvement les yeux.
— Personne ne vous mordra.
— Je préfère vérifier.
J’attrape mon manteau derrière la caisse.
— Très bien. Alors je viens avec vous.
La route quitte rapidement les rues éclairées de la ville pour s’enfoncer entre les arbres. Je regarde la forêt défiler derrière la vitre tandis que les troncs noirs se resserrent de chaque côté de la chaussée et que les dernières lumières urbaines disparaissent derrière nous.
— Vous habitez vraiment au milieu de nulle part.
Nathan, installé à l’avant, tourne légèrement la tête.
— Techniquement, c’est quelque part.
— Merci pour cette précision géographique capitale.
— À ton service.
Gabriel continue de conduire sans quitter la route des yeux, mais je surprends le coin de sa bouche qui se relève.
Quelques minutes plus tard, les arbres s’écartent enfin et une immense bâtisse apparaît au milieu de la forêt. « Maison » paraît presque trop modeste pour désigner l’endroit : bois sombre, pierre brute, larges fenêtres éclairées et toiture massive disparaissant sous les branches.
Lorsque je descends de voiture, l’air humide m’enveloppe immédiatement. Il sent la mousse, la terre froide et le bois brûlé.
Rien à voir avec ma librairie et son mélange familier de papier, de poussière et de café oublié derrière le comptoir. Ici, tout paraît plus brut, plus vaste, presque trop vivant.
Gabriel ouvre la porte.
Des voix résonnent à l’intérieur, accompagnées de rires et du bruit de vaisselle. Pourtant, dès que je franchis le seuil, quelque chose change.
Les conversations ne s’arrêtent pas complètement, mais suffisamment pour que je sente les regards converger vers moi. Certains visages affichent une curiosité presque sympathique. D’autres restent beaucoup plus difficiles à lire.
Sans réfléchir, je réduis légèrement la distance entre Gabriel et moi.
Il le remarque, évidemment, mais il ne cherche pas à me toucher. Il reste simplement là, assez près pour que je sache qu’il ne m’abandonne pas au milieu de tous ces inconnus.
— Tout va bien ?
Sa voix est basse, presque prudente.
— Je suis observée par une maison entière de loups-garous. J’ai connu des samedis plus tranquilles.
Une voix féminine surgit derrière nous.
— Allison ?
Je me retourne juste à temps pour voir une jeune femme aux cheveux châtain clair et aux yeux verts traverser la pièce avec un sourire immense, puis m’enlacer avant même que j’aie décidé si nous en sommes déjà au stade des câlins.
Je reste une seconde les bras écartés.
— D’accord. Bonjour à toi aussi.
Elle recule avec le même sourire.
— Désolée.
Elle réfléchit une seconde.
— Enfin, pas vraiment.
Je ris.
— Au moins, c’est honnête.
— Madison. J’ai hâte de te connaître. Je suis sûre qu’on va bien s’entendre.
— Tu fais toujours ça avec les inconnus ?
— Seulement ceux qui ont l’air terrifiés.
— Je n’ai pas l’air terrifiée.
Nathan passe derrière nous.
— Si.
Je lui lance un regard.
— Merci pour ton soutien.
— Toujours.
Je lève les yeux au ciel, mais un sourire menace malgré moi.
Je décide finalement de rester pour le dîner, uniquement parce que j’en ai envie. Personne ne m’y oblige et personne ne prend cette décision à ma place. Après tout ce qui vient de se passer, je tiens particulièrement à cette précision.
Une longue table occupe une grande partie de la salle. Je m’installe entre Madison et Nathan, tandis que Gabriel prend place un peu plus loin. Pourtant, lorsque les assiettes sont servies, personne ne commence à manger.
Je regarde ma nourriture, puis les autres.
— Tout le monde attend quoi ?
Madison désigne Gabriel d’un mouvement du menton.
— L’Alpha.
Je baisse instinctivement la voix.
— Il doit bénir la soupe ?
Nathan manque de s’étouffer avec son verre.
— Enfin quelqu’un pose les bonnes questions.
Gabriel lève les yeux de son assiette.
— J’entends tout.
Je tourne la tête vers lui.
— Apparemment, les oreilles de loup ne sont pas une légende.
Madison ricane à côté de moi.
— Certaines habitudes sont anciennes. On attend généralement que l’Alpha commence.
— Généralement ? Je répète.
Elle hausse une épaule.
— Personne ne va t’arracher la main si tu manges avant lui.
Comme pour le prouver, Nathan attrape aussitôt un morceau de pain.
— J’ai testé.
Je le regarde porter tranquillement le pain à sa bouche.
— Et tu as survécu ?
— De justesse.
Je le fixe une seconde avant de comprendre qu’il se moque de moi.
Je souris enfin et commence à manger.
La suite de la soirée se révèle beaucoup moins pénible que je l’avais imaginé. Madison répond à mes questions sans jamais me traiter comme une idiote, Nathan intervient régulièrement pour corriger ses exagérations et Gabriel parle peu, tout en restant attentif à chacune de mes réactions.
Chaque fois que je cherche son regard, je découvre qu’il est déjà posé sur moi.
Je devrais probablement trouver ça dérangeant. Une partie de moi le trouve effectivement dérangeant. L’autre commence sérieusement à devenir un problème.
Après le repas, Madison se tourne vers moi.
— Tu restes encore un peu ?
Je regarde la porte. Gabriel m’a promis que je pourrais partir à n’importe quel moment et, jusqu’ici, il n’a rien fait pour revenir sur sa parole.
Je pourrais rentrer.
Pourtant, je n’en ai pas encore envie.
— Encore une heure, je décide.
Madison sourit aussitôt.
— Je prends.
Quelques minutes plus tard, Nathan me lance une remarque qui me fait rire. Mon amusement disparaît presque aussitôt lorsqu’une sensation désagréable se glisse entre mes omoplates, ce genre d’instinct qui prévient qu’on vous observe avant même que vous sachiez d’où vient le regard.
Je tourne la tête.
À quelques mètres de nous, un homme robuste aux cheveux noirs me fixe.
Contrairement aux autres, il ne manifeste aucune curiosité. Son visage reste fermé, ses yeux bruns plantés sur moi avec une hostilité suffisamment nette pour effacer mon sourire.
Je soutiens son regard.
Il ne détourne pas les yeux.
Pas une seconde.
Il me regarde comme si ma simple présence dans cette maison constituait une faute.
Je me penche vers Madison sans quitter l’inconnu des yeux.
— C’est qui ?
Le sourire de Madison disparaît.
— Derek.

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