L’air froid de la forêt me saisit dès que je quitte la chaleur bruyante de la maison. À mes côtés, Madison remonte le col de sa veste avec un sourire.
— Si Derek recommence à te dévisager comme ça, préviens-moi. J’ai très envie de voir jusqu’où va son assurance quand quelqu’un lui répond.
— Tentant, mais je préfère éviter un incident diplomatique dès mon premier jour.
— Dommage, j’adore les incidents diplomatiques. Je te laisse avec notre Alpha, il te dévore du regard depuis le perron.
Elle me fait un clin d’œil et rentre à l’intérieur.
Des pas feutrés écrasent les aiguilles de pin. Gabriel me rejoint à l’orée des arbres. La lune glisse sur ses mèches gris perle, presque blanches, et accroche des reflets dorés dans ses yeux.
— Derek ne prend même pas la peine de dissimuler son hostilité.
Je croise les bras contre le vent. Gabriel s’arrête face à moi, la mâchoire contractée.
— Derek est très attaché aux anciennes traditions. Pour lui, un loup devrait choisir sa compagne parmi les siens.
— Et vous avez brisé la règle en entrant dans ma librairie.
— Une humaine liée à un loup peut courir davantage de risques, Allison. Nos ennemis savent exactement où frapper pour nous atteindre.
Je hausse un sourcil.
— Et c’est censé me rassurer ?
— Non. Je refuse que vous soyez blessée à cause de ce que je suis.
— Écoutez-moi bien, Gabriel. Je préfère connaître les risques plutôt que vivre dans l’ignorance. Ne me cachez rien sous prétexte de me ménager.
— Jamais.
Il fait un pas en avant. La chaleur qui émane de son corps repousse le froid nocturne et ma respiration se raccourcit malgré moi.
— Vous me retournez l’esprit, Allison. Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort.
Ma gorge se serre.
— Moi non plus. Et ça me terrifie.
Son regard reste accroché au mien.
— Alors, peut-être qu’on peut arrêter de se vouvoyer.
Malgré moi, un sourire me vient.
— Une révolution à la fois, Gabriel.
Il prend ma main dans la sienne, sa chaleur enveloppant mes doigts. Son pouce effleure lentement ma paume avant qu’il ne porte mon poignet à ses lèvres. Le baiser qu’il y dépose est doux, presque troublant, juste au-dessus de mon pouls qui s’accélère.
Un frisson me traverse l’échine.
Il relève la tête et s’immobilise, sa bouche à quelques centimètres de la mienne.
Mon premier réflexe devrait être de reculer.
Depuis qu’il m’a parlé de ce lien, je m’accroche à une seule certitude : personne ne décidera à ma place de ce que je dois ressentir pour lui. Ni sa meute, ni leurs règles, ni cette histoire de compagne destinée.
Mais je ne peux pas prétendre que le lien n’existe pas.
Je le sens trop fort.
Dans mon souffle qui se fait plus court dès qu’il s’approche. Dans la chaleur qui monte sous ma peau quand ses yeux trouvent les miens. Dans cette attraction presque viscérale qui me pousse vers lui alors qu’une partie de moi s’obstine encore à garder ses distances.
Peut-être que le lien amplifie tout ça. Peut-être qu’il brouille mes instincts au point que je ne sais plus très bien ce qui vient de lui et ce qui vient de moi.
Cette pensée devrait suffire à me faire reculer.
Pourtant, quand son souffle effleure mes lèvres, une autre vérité s’impose.
Même sans comprendre ce lien, j’ai envie de lui.
J’aimerais connaître le plaisir de l’embrasser.
Et cette décision-là, au moins, m’appartient.
Gabriel ne bouge pas. Il attend, comme s’il refusait de franchir les derniers centimètres sans me laisser choisir.
Je pourrais encore reculer.
À la place, j’agrippe le revers de son blouson et me hisse sur la pointe des pieds.
— Embrasse-moi.
Sa bouche se pose sur la mienne.
Le contact est brûlant, maîtrisé pendant une seconde, puis la retenue vole en éclats. Sa main libre encadre ma nuque, ses doigts se glissent dans mes cheveux pendant que je resserre ma prise sur son blouson. Il m’embrasse avec une faim sourde qui me coupe les jambes.
Quand nos lèvres se séparent, mes doigts sont toujours agrippés à son blouson. La forêt n’a pas changé autour de nous.
Moi, si.
Je ne pourrai plus prétendre que cette attirance n’existe pas.
Le lendemain après-midi, je suis toujours là.
J’aurais pu repartir après le dîner, reprendre ma vie et laisser derrière moi Gabriel, sa meute et cette histoire de lien impossible. Mais je n’en ai rien fait.
J’ai choisi de rester encore un peu.
Pas parce que Gabriel me l’a demandé. Pas parce qu’une vieille règle surnaturelle prétend que ma place est ici. Simplement parce que j’ai besoin de comprendre ce monde avant de décider ce que j’en fais.
La réalité de la meute me rattrape pourtant brutalement.
Je marche seule près du ruisseau qui borde la propriété, profitant du bruit de l’eau vive sur les pierres, lorsqu’une branche craque devant moi.
Derek surgit entre deux troncs et me bloque le chemin. Robuste, les bras croisés sur son torse massif, il me domine de toute sa hauteur.
— Tu t’es perdue, la libraire ?
— Je prends l’air, Derek. Le sentier est ouvert jusqu’à preuve du contraire.
Ses yeux bruns se durcissent.
— Pas ici. C’est notre territoire. Tu n’es pas une louve. Ta présence ici est contre nature. Tu ne devrais pas être avec Gabriel.
Mon estomac se noue, mais je garde le menton haut.
— Ce qui se passe entre Gabriel et moi ne regarde que nous.
— Faux. Ça engage toute la meute.
Il fait un pas lourd sur les galets.
— Tu es fragile. Tu n’as ni nos sens, ni notre force, ni nos réflexes. Pour te protéger, notre Alpha baisse sa garde. Si une guerre éclate, tu seras le couteau sous sa gorge. Rien que ta présence ici nous met tous en danger.
Ses paroles atteignent exactement la peur que je tente d’étouffer depuis mon arrivée.
Et s’il disait vrai ?
Je serre les dents.
— Alors, parle à Gabriel de ses décisions. Pas à moi comme si j’étais une maladie qu’il avait ramenée dans la meute. Je n’ai forcé personne à me protéger.
Son visage se ferme davantage.
— Maintenant, laisse-moi passer.
Je le contourne sans courir, le cœur battant beaucoup trop vite. Une fois dans ma voiture, pourtant, mes mains tremblent sur le volant.
J’étouffe.
J’ai besoin de retrouver mes repères.
De retour en ville, je contacte Lisa. Deux heures plus tard, mon amie m’entraîne dans une boîte de nuit bondée du centre-ville. Ses cheveux blonds captent les néons colorés et ses yeux bleus pétillent d’énergie pendant qu’elle me tend un verre au bar.
— Alors, tu m’expliques pourquoi tu m’appelles en urgence un jeudi soir. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’essaie surtout de me rappeler à quoi ressemblait ma vie avant cette semaine.
Lisa me dévisage une seconde.
— D’accord… Il y a quelqu’un derrière tout ça, c’est ça ?
— Tu n’as même pas idée. Viens, on va danser.
Sur la piste, la basse cogne dans ma poitrine. Je danse, je bois et j’essaie de retrouver la femme insouciante que j’étais avant Gabriel.
Soudain, une main moite se plaque sur ma hanche. Un grand brun au sourire lourd se colle dans mon dos.
— Tu danses toute seule, jolie brune ?
Je me dégage d’un pas sec et lui fais face.
— Non. Et je ne suis pas intéressée.
Il ricane en réduisant l’espace entre nous.
— Allez, détends-toi. Juste un verre.
— J’ai dit non. Reculez tout de suite.
Il tend le bras pour saisir mon poignet.
Une ombre massive fend la foule. Une main large s’abat sur l’épaule de l’importun et le repousse violemment.
Gabriel.
Ses yeux dorés brûlent d’une fureur glaciale sous les stroboscopes.
— Elle a dit non. Dégage.
Le type blêmit et disparaît dans la foule. Je reste figée, le souffle court.
— Gabriel ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Madison m’a dit que vous étiez partie bouleversée. J’ai suivi votre odeur jusqu’ici.
Je le fixe.
— Vous avez suivi mon odeur à travers toute la ville ?
— Oui.
— C’est à la fois impressionnant et franchement inquiétant.
Avant qu’il puisse répondre, un second homme adossé au bar lâche un rire gras.
— Eh ben, elle a besoin de son chien de garde, la petite allumeuse ?
Gabriel pivote.
Le coup part sans prévenir.
Son poing percute la mâchoire de l’homme. Le choc est sec. Le type s’effondre sur le carrelage au milieu des cris.
Mon sang se glace.
— Arrêtez ! Sortez d’ici tout de suite !
Trois minutes plus tard, l’air glacé de la ruelle me fouette le visage. Je fais les cent pas sur le bitume, les bras croisés, tandis que Gabriel s’approche, les phalanges rougies et les épaules tendues.
— Vous m’avez suivie.
— Je m’inquiétais pour vous. Vous êtes partie de la forêt sans un mot.
— Et vous réglez vos inquiétudes en frappant des hommes au milieu d’une piste de danse ?
— Le premier vous a entendue dire non et il a continué quand même. Le second vous a insultée devant moi. Vous vouliez vraiment que je reste là sans réagir ?
— J’avais la situation en main. Je n’avais pas besoin que vous cogniez quelqu’un pour moi.
Il passe une main dans ses cheveux argentés, la respiration lourde.
— Revenez avec moi, Allison. Revenez à la meute.
Je m’arrête net.
— Et Derek ?
Son visage se ferme.
— Je l’ai banni.
Le ton ne laisse aucune place à la discussion.
— Vous avez fait quoi ?
— Il vous a menacée près du ruisseau. Personne ne s’en prend à ma compagne sur mes terres. Derek ne fait plus partie de la meute.
Une colère froide remplace ma stupeur.
— Et arrêtez de m’appeler « votre compagne » comme si j’avais déjà accepté ce rôle.
Il se fige.
— Allison…
— Vous l’avez banni à cause de ce qui s’est passé avec moi sans même m’en parler ?
— Il vous a menacée.
— Il m’a confrontée. Et oui, il a dépassé les limites. Mais vous venez de prendre une décision énorme en utilisant ma présence comme justification sans me demander ce que j’avais vécu, ni ce que je voulais.
— C’était mon devoir d’Alpha.
— Alors, assumez que c’est votre décision d’Alpha. Ne prétendez pas que vous l’avez prise pour moi.
Il ne répond pas.
Je sens ma gorge se nouer.
— Protéger, ce n’est pas décider à ma place, Gabriel.
Il esquisse un geste vers ma main, mais je recule d’un pas sur le trottoir humide.
— J’ai besoin de temps.
Une douleur brute traverse ses iris dorés. Sa mâchoire se crispe et je m’attends à ce qu’il insiste, qu’il tente encore de me convaincre.
Pourtant, il abaisse lentement la main.
— Prenez le temps qu’il vous faut. Nous vous attendrons.
Il fait demi-tour et s’éloigne dans l’ombre de la rue.
Je reste seule sous le lampadaire, la gorge nouée, avec une vérité que je préférerais ne pas reconnaître.
S’il avait essayé de me retenir, j’aurais su exactement quoi faire.
Mais il m’a laissée partir.
Et son respect inattendu rend son absence encore plus difficile à supporter.
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