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Chapitre 2 : L’Obsession du mafieux

La pluie martèle mon parapluie jusqu’à la lourde porte en bois de notre immeuble. Je le secoue avant de replier la toile trempée, les doigts engourdis par le froid, puis je monte l’escalier en silence. Ma clé tourne dans la serrure avec un cliquetis familier.

Je pousse la porte.

L’appartement est chaud. L’air sent le thé à la bergamote. Je reste une seconde sur le seuil, comme si cette familiarité pouvait suffire à laisser Kaelen dehors.

Je retire mon manteau trempé et mes bottines, laissant le froid d’Édimbourg sur le paillasson.

Je traverse le couloir à pas de loup et m’arrête à l’entrée du salon. Je balaie la pièce du regard, cherchant des preuves tangibles que mon monde n’a pas basculé.

Les tasses du matin traînent encore sur la table basse en bois brut. Un vieux t-shirt de Liam, taché de peinture bleue et de peinture brune, repose sur le dossier d’une chaise. Les larges feuilles de nos plantes encadrent la fenêtre, fragiles remparts contre la nuit grise.

Sur le buffet, nos photographies de vacances sourient encore à l’objectif. Juste à côté, une pile ordonnée d’invitations de mariage, imprimées sur un papier crème élégant, attend d’être postée.

Je regarde tout avec une attention ridicule.

Les tasses, le t-shirt taché, les plantes, nos photos, les invitations.

Des preuves.

Ma vie existe encore.

Liam est affalé sur notre grand canapé en velours côtelé. Il dort à moitié. Son carnet de croquis repose en équilibre précaire sur son torse, un bout de fusain coincé entre ses doigts relâchés. Une tache grise marque l’arête de son nez.

Je m’approche doucement et retire le carnet pour le poser sur la table en verre. Le mouvement, aussi infime soit-il, le tire de son sommeil.

Ses paupières clignent. Ses yeux bleus trouvent les miens, clairs, embués d’une fatigue honnête. Il esquisse un sourire paresseux.

— Tu es rentrée.

Sa voix est rauque, alourdie par le sommeil.

— J’espérais te trouver dans le lit. Le canapé va finir par te détruire le dos.

Je passe une main dans ses cheveux blonds en bataille.

Il s’étire en grimaçant légèrement, ses articulations craquant dans le silence du salon.

— J’attendais l’inspiration. Elle a décidé de me poser un lapin ce soir.

Il se redresse pour s’asseoir et tapote la place vide à côté de lui. Je m’y glisse. Sa chaleur m’enveloppe immédiatement.

— La soirée avec Chloe s’est bien terminée ?

La question est innocente.

Pourtant, l’ombre écrasante de Kaelen remonte à la surface.

Je soutiens son regard. Je refuse de cligner des yeux.

— Très bien. Rien de spécial. On a surtout parlé du plan de table, des fleurs, et Chloé a essayé de me convaincre qu’aucun mariage ne survit sans un bon bar.

Je garde mon sourire en place.

Facile.

Trop facile.

Liam lâche un petit rire indulgent et passe un bras autour de ma taille pour m’attirer contre son flanc.

— Elle a probablement raison.

Je pose ma tête sur son épaule.

Sa chaleur m’enveloppe aussitôt. Rassurante. Il ne cherche pas à prendre. Il ne calcule pas. Il me tient simplement contre lui, comme si notre monde était encore un endroit normal.

— Je te fais un thé ? Je propose en esquissant un mouvement pour me lever.

Il resserre son étreinte, me gardant prisonnière de ses bras.

— Non. Reste là. Viens dans la chambre avec moi.

Nous nous glissons sous les draps quelques minutes plus tard. L’intimité de notre lit est un refuge absolu. Les draps sont frais, mais le corps de Liam est un brasier réconfortant.

Il fixe le plafond, les yeux encore coincés dans son atelier.

— Cette toile pour la galerie me rend dingue.

— Celle avec les ombres étirées ?

— Oui. Je crois que je tiens enfin le bon angle, mais je n’en suis pas sûr. J’ai le nez collé dessus depuis soixante-douze heures. Il me faut un regard extérieur. Viens déjeuner à l’atelier demain midi.

Son sourire s’élargit dans l’obscurité.

— J’aimerais connaître ton avis. Et j’ai surtout besoin d’une excellente excuse pour manger autre chose que les sandwichs sous plastique de la supérette du coin.

L’humour léger de Liam agit comme une bouée de sauvetage. Je m’y accroche.

— Uniquement si tu promets de garder tes doigts couverts de peinture loin de mon manteau cette fois.

— Ce n’était pas ma faute. J’avais envie de te toucher, et j’ai oublié que j’avais encore de la peinture sur les doigts. Treize heures ?

— Treize heures. C’est noté.

— Tu sais que tu es ma critique préférée.

— C’est flatteur, Liam, mais je n’y connais absolument rien en clair-obscur ou en perspective.

Il dépose un baiser doux sur mon front.

— Tu vois quand quelque chose sonne faux, Harper. Même quand tu prétends ne rien connaître à la peinture.

Il sourit contre ma peau.

— Et, accessoirement, tu m’empêches de vivre uniquement avec du café froid et des sandwichs sous plastique.

Un rire silencieux me secoue malgré moi.

— Je fais ça pour l’art. Pas pour toi.

— Menteuse.

Le mot devrait me faire sourire.

Il me transperce.

Liam ferme les yeux. Sa respiration adopte rapidement un rythme lent et profond.

La nuit s’étire. Je fixe le plafond gris de la chambre. L’obscurité refuse de m’apaiser. Chaque ombre projetée par la fenêtre me rappelle la silhouette imposante dans le bar.

Le téléphone posé sur ma table de chevet vibre.

Un son bref, sec, qui déchire le silence de la pièce.

Je me fige.

Je tourne la tête. L’écran s’illumine. Un numéro inconnu.

Mon estomac se contracte violemment. J’attrape l’appareil avec des mains qui tremblent à peine. La lumière bleutée éclaire mon visage tendu.

« Il pleut ici aussi. Mais ça n’a pas la même odeur que l’orage de novembre sur le toit de Canary Wharf. Tu te souviens de la façon dont tu tremblais ? »

Canary Wharf.

Le toit.

L’orage.

Le souvenir me traverse si vite que mes doigts se referment autour du téléphone. Pendant une seconde, je ne suis plus dans notre lit. Je suis là-bas, trempée jusqu’aux os, avec le vent qui hurle autour de nous.

Avec lui.

Je prends une capture d’écran avant même d’y penser. Réflexe stupide. Réflexe utile. Puis je bloque le numéro.

Trente secondes s’écoulent.

Mon rythme cardiaque ralentit à peine.

Nouvelle vibration.

Nouveau numéro inconnu.

« Tu peux bloquer un numéro. Pas ce que tu ressens. »

Le second message arrive comme une main froide sur ma nuque.

Nouveau numéro. Même poison.

Kaelen n’est pas dans la pièce. Pourtant, pendant une seconde, j’ai l’impression qu’il respire juste derrière moi.

Je sélectionne le message. Je l’efface. Je verrouille l’écran et je retourne le téléphone sur la table.

Je me glisse sous la couette, cherchant désespérément la chaleur de Liam.

Dans son sommeil, il réagit à mon mouvement. Son bras lourd passe par-dessus ma hanche et il m’attire contre son torse. C’est l’étreinte d’un homme qui se sent en totale sécurité.

Je pose ma main sur la sienne.

La faible lumière des lampadaires traverse la fenêtre, accrochant le diamant de ma bague de fiançailles.

Une seconde, elle brille.

Puis l’ombre de mon téléphone.

Ma paix ne vole pas en éclats.

Pas encore.

Elle se fend.

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