Le matin est gris, humide, tranchant.
Je ferme la porte de notre appartement avec une lenteur calculée. Je l’ai laissé dormir, encore épuisé par les heures passées à l’atelier.
Avant de sortir, j’ai pris le temps d’observer notre salon.
Les tasses propres, la lumière pâle sur nos invitations de mariage. Tout est encore là. Je refuse que Kaelen entre jusque-là.
Je descends les marches de l’immeuble. L’air glacé de la rue me frappe le visage, mais il ne parvient pas à chasser la présence qui semble s’être incrusté depuis hier soir.
Je marche vite, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau.
Mason’s Coffee se trouve à quatre rues de là. Un café discret, calme, où l’on vient pour se détendre, pas pour parler d’un fantôme revenu de Londres. Et pourtant.
Je pousse la lourde porte en chêne.
La clochette tinte doucement au-dessus de ma tête.
Arthur est déjà là.
Mon père occupe le box du fond, installé sur une banquette en cuir usé, dans l’angle mort, le dos contre le mur de briques apparentes. De là, il a une vue directe sur l’entrée. C’est un réflexe ancré dans ses os. On ne quitte pas vraiment la police. On apprend juste à porter des vêtements civils.
À cinquante-cinq ans, il possède toujours cette carrure imposante, ses cheveux gris soigneusement coupés et ses yeux verts perçants, exactement les mêmes que les miens. Il est devenu détective privé pour continuer à chercher la vérité, mais je sais qu’il s’en sert surtout pour veiller sur ma sécurité.
Il me voit entrer.
Son regard scanne ma posture rigide, les cernes que j’ai tenté de dissimuler sous le correcteur, la façon dont je serre mon écharpe.
Il me regarde deux secondes à peine.
C’est suffisant.
Avec lui, je n’ai jamais su mentir longtemps.
Je m’approche et me glisse sur la banquette face à lui.
— Bonjour, papa.
Il ne sourit pas. Il pousse une tasse de thé noir fumant dans ma direction.
— Tu as une mine épouvantable.
— C’est toujours un enchantement de te voir. Ton tact légendaire m’avait manqué.
Un rictus léger étire le coin de ses lèvres, mais l’inquiétude reste gravée sur son visage.
— Je suis détective, Harper, pas psychologue. Tu as mal dormi.
J’enroule mes doigts glacés autour de la porcelaine brûlante.
— Liam travaillait sur une commande difficile. Ça m’a tenue éveillée.
Le mensonge glisse avec une fluidité que je maîtrise depuis mon départ de Londres. Mais face à Arthur Vale, ancien flic et père trop lucide, les faux-semblants ne survivent jamais longtemps.
Il croise ses bras larges sur son torse.
— Ce n’est pas la fatigue d’une femme amoureuse qui attend son peintre. C’est l’épuisement. Tu es à vif.
Je fige mon geste.
L’ironie déserte mes lèvres.
— Il est revenu.
L’affirmation d’Arthur tombe dans la pénombre du box. Sèche. Implacable.
Mon estomac se noue violemment. Je repose ma tasse sur la soucoupe avec un cliquetis sec qui tranche le bourdonnement du café.
— Comment tu le sais ?
— Parce que je ne l’ai jamais perdu de vue.
Le choc me coupe la respiration. Je le fixe, incrédule.
— Tu l’as surveillé ? Pendant trois ans ?
— Je suis ton père. Je connais l’homme qui a construit une cage autour de toi. Tu croyais vraiment que j’allais croiser les bras en espérant qu’un chef mafieux londonien oublie miraculeusement le seul point faible qu’il n’a jamais su lâcher ? Surtout quand ce point faible, c’est ma fille.
Sa mâchoire se contracte.
— J’ai gardé quelques contacts. D’anciens collègues, deux indics à Londres, des gens capables de me prévenir quand le nom de Cross recommence à circuler dans les mauvaises conversations. Je voulais savoir s’il regardait vers le nord.
Je déglutis difficilement.
L’air me manque soudainement.
— Il m’a retrouvée hier soir. Au bar de Chloe.
— Que t’a-t-il dit ?
— Qu’il n’a jamais cessé de me chercher ! Qu’il veut des réponses sur ce que je ressens.
Ma voix se coince une seconde.
— Il connaît mon adresse. Le nom de Liam. Et cette nuit, il m’a écrit depuis deux numéros différents.
Je sors mon téléphone, sans le déverrouiller.
— J’ai gardé une capture.
Arthur ne commente pas. Son regard descend vers l’appareil, puis revient sur moi. Plus sombre.
— Montre-moi après.
Je hoche la tête.
— Il n’a rien fait d’illégal hier. Il est resté calme. Glacial, comme toujours. Je lui ai ordonné de repartir.
Arthur lâche un souffle lourd, presque exaspéré. Il se penche en avant, posant ses avant-bras massifs sur la table en bois.
— Kaelen ne revient jamais seul. Même lorsqu’il entre seul dans une pièce, tout son monde le suit.
La phrase résonne avec une clarté brutale. Elle dresse le portrait d’une menace invisible, mais écrasante.
— Son monde est à Londres. Le mien est ici. J’ai passé trois ans à faire en sorte que ces deux vies ne se touchent plus.
— Son monde s’est étendu. En trois ans, Kaelen a changé, Harper. Il dirige plus d’hommes, plus d’argent, plus de territoires. Et plus un homme comme lui prend de place, plus il attire ceux qui veulent le voir tomber.
Il plonge son regard dans le mien. Aucune condescendance. Juste des faits.
— Ce ne sont pas seulement ses hommes qui peuvent te suivre. Ce sont aussi ses ennemis. Ils apprendront tes horaires, tes trajets, tes habitudes. Ils chercheront à savoir où tu vis, qui tu aimes, ce que tu protèges.
Le froid de la rue semble avoir envahi mes veines.
— Ils ne s’intéressent pas à moi, Arthur. Je suis experte en sécurité réseau, je vis avec un artiste, je prépare mon mariage. Je ne fais plus partie de ce monde.
— Justement. Pour eux, tu n’es pas une criminelle. Tu n’es pas une rivale. Tu es pire que ça.
Il marque une pause.
— Tu es la faiblesse de Kaelen Cross. Et dans leur monde, une faiblesse, ça se surveille. Ça se menace. Ça se prend, s’il le faut, pour forcer un homme à sortir de l’ombre.
L’image de Liam me traverse l’esprit.
Son sourire dans l’obscurité de notre chambre. Ses mains tachées de peinture. Son invitation murmurée contre mon front.
Treize heures.
Je dois le rejoindre à son atelier.
Un déjeuner. Rien de plus. Hier soir, ça me semblait normal. Maintenant, j’ai l’impression d’avoir donné rendez-vous à Liam au milieu d’une ligne de tir.
Je redresse les épaules.
L’instinct de survie remplace la terreur.
— Je ne les laisserai pas faire. Je suis capable de repérer une surveillance. Je sais contourner une serrure électronique et effacer mes traces numériques. Je ne vivrai pas dans la peur à cause de Kaelen.
Je lève le menton, fixant mon père avec une détermination féroce.
— Je ne suis plus la femme qui a fui Londres.
Il observe mon assurance. Il respecte ma force, mais il en perçoit les limites dangereuses.
— Alors, ne commets pas la même erreur en croyant que tu peux tout porter seule.
Il pointe un index sévère vers moi.
— As-tu parlé à Liam ?
La question frappe exactement là où je suis la plus vulnérable.
Je détourne les yeux, observant les gouttes de pluie qui tracent des sillons sur la vitre du café.
— Non.
— Harper.
— Non, écoute-moi.
Je me penche vers lui, défendant farouchement mon sanctuaire.
— Liam n’a rien à faire dans cette histoire. Son monde, ce sont ses toiles, ses expositions, ses cafés froids et ses mains pleines de peinture. Il ne connaît rien de la violence de Kaelen, des armes, des représailles mafieuses. Si je lui explique que le crime organisé londonien s’invite dans notre salon, notre paix va voler en éclats. Je veux la préserver.
— Et tu crois que le silence va le préserver ?
Le reproche paternel est lourd.
— Liam n’est pas faible. Il verra que tu es tendue. Il sentira l’ombre qui rôde autour de vous.
— Je gère la situation. Si je ne montre rien, si je repousse Kaelen avec fermeté, il finira par comprendre qu’il a perdu et il repartira. Je ne sacrifierai pas la tranquillité de mon futur mari.
Arthur me regarde sans ciller.
— Tu crois que ça dépend toujours de ce que tu montres. Mais Kaelen t’a retrouvée, Harper. Il est venu jusqu’ici. Il a déjà décidé que tu comptais encore.
Mon père me regarde longtemps en silence.
— Et dans son monde, quand un homme comme lui tient à quelqu’un, cette personne devient une cible.
Il voit encore l’enfant têtue que j’étais.
Mais il voit aussi la femme qui tente désespérément de protéger le peu de bonheur qu’elle a réussi à construire.
Il tend la main au milieu de la table et recouvre doucement la mienne. Son pouce effleure mes phalanges, comme il le faisait quand j’étais petite et que je prétendais ne pas avoir peur.
Son visage se ferme non par dureté, mais parce qu’il sait trop bien ce qui peut arriver.
Nous avons les mêmes yeux.
Le même entêtement.
Sauf que lui a déjà vu ce que je refuse encore de regarder.

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