Chapitre 2 : 💎 L’étreinte sauvage

Le soleil frappe à travers les minces rideaux de ma chambre, la lumière crue me poignarde les yeux à six heures tapantes. Le silence de cet endroit est une agression. Pas de sirènes, pas de rumeur urbaine pour masquer le vide. Juste le hennissement lointain d’un cheval et le vent qui siffle contre les vitres.

Je m’extirpe du lit avec une grimace. J’ai besoin d’un reset avant d’affronter la journée.

Je m’enferme dans la salle de bain. Le jet d’eau brûlante est une bénédiction nécessaire. La pression ravive ma peau et fouette mes épaules endolories, emportant avec elle la raideur du trajet. Tandis que je me savonne, une odeur de pin sauvage et d’écorce m’envahit les narines. C’est l’odeur de Charlie. Brutale, évidente. Sans le vouloir, je m’imprègne déjà de lui.


Je sors de la brume de vapeur, le corps enfin réveillé. J’enfile un jean brut et un débardeur blanc. L’odeur du café noir, fort, me guide vers la cuisine.

Charlie est déjà là.

Il est adossé au plan de travail en granit ébréché. Bottes de cuir usé, jean délavé moulant des cuisses puissantes, et une chemise en flanelle grise dont il a retroussé les manches sur ses avant-bras musclés. Il tient une tasse fumante. Il relève brièvement les yeux vers moi, un éclair bleu qui parcourt mon débardeur blanc avec une précision chirurgicale, avant de se concentrer à nouveau sur sa tablette numérique.

— Tu as les yeux cernés, Elsy. Le silence te terrifie tant que ça ?

Sa voix grave résonne dans la cuisine vide. Pas de bonjour. Pas de politesses de façade. Je m’avance et me sers une tasse sans lui demander la permission. Le liquide est brûlant, amer. Parfait.

— Je dormais très bien avec les klaxons. C’est le manque de pollution qui me donne la nausée.

Je laisse échapper un petit rire. Il relève enfin la tête. Ses yeux d’un bleu polaire m’accrochent. Un éclat amusé, mais glacial, y danse un instant. Il éteint l’écran d’un geste sec.

— Pose ta tasse, Elsy. On va voir si tu es aussi efficace sur le terrain que derrière un écran.

— Pour faire quoi ?

Je soutiens son regard bleu. Il ne cille pas.

— Pour apprendre à te servir de tes mains. On descend aux écuries. On va voir si tu as le cran de t’occuper des chevaux.

Il ne m’attend pas. Il tourne les talons, me laissant avec mon café brûlant et une décharge d’adrénaline qui me remonte le long de la colonne.


La chaleur extérieure commence déjà à écraser l’air. L’odeur des écuries me prend à la gorge : cuir, sueur animale et foin. C’est âpre. C’est réel.

Charlie marche devant moi avec cette assurance de prédateur sur son territoire. Il s’arrête en face du premier box. Une masse sombre s’y agite.

— Luna.

Il ouvre la porte métallique. La jument noire souffle bruyamment, reculant d’un pas. Charlie ne bouge pas. Il reste planté là, une statue d’autorité pure.

— Entre.

Je me fige. L’animal pèse facilement cinq cents kilos et semble nerveux.

— Tu plaisantes ?

— Je ne plaisante jamais avec mes chevaux. Entre.


Je serre la mâchoire. Je refuse de reculer. Je franchis le seuil. La jument dresse les oreilles. Immédiatement, Charlie se place derrière moi. Si près que son torse effleure mon dos. La chaleur qui irradie de son corps est presque étouffante.

Il me tend une brosse à poils durs. Ses doigts frôlent les miens. Un contact électrique.

— Ne la regarde pas dans les yeux comme si tu t’excusais.

Son murmure s’écrase contre ma tempe, son souffle chaud me fait frissonner.

— Elle doit savoir que tu maîtrises l’espace. Frotte l’encolure. Fort.

J’obéis. Mon bras tremble un peu, mais j’appuie la brosse sur le poil sombre. La jument se détend instantanément, baissant la tête.

— Voilà.

Sa voix n’est plus qu’un grondement satisfait. Il recule brusquement, me privant de sa chaleur. Je me sens soudain étrangement vide.


— À côté, c’est Thunder.

Il me désigne du menton un étalon gris massif, qui frappe le sol de son sabot. Une montagne de muscles nerveux.

— Ne l’approche pas.

L’ordre tombe, sec. Charlie ne plaisante pas.

— Il ne tolère que moi.

— Vous avez le même caractère, je suppose.

Il se tourne vers moi, les yeux plissés.

— Il protège ce qui est à lui. Et il n’aime pas les intrus.

Le message est clair.


La matinée s’étire en une série de corvées éreintantes. Il me fait nettoyer, brosser, porter des seaux. Il ne m’aide pas. Il supervise. C’est un tyran silencieux qui observe mes mains se couvrir d’ampoules. À midi, la sueur colle mon débardeur à ma peau.

Nous nous asseyons à l’ombre d’un chêne mort, à l’écart des bâtiments. Il jette deux sandwichs emballés dans du papier kraft sur la table en bois brut. Je m’installe en face de lui, les muscles tremblants. Il ouvre une bouteille d’eau et me la tend.

— Pourquoi tu fuis, Elsy ?

La question tombe comme un couperet. Aucune pitié. Aucun tact.

— Je ne fuis pas. Je me ressource.

Il lâche un rire bref, sans joie.

— Baratin. Les filles, comme toi, ne viennent pas s’enterrer dans la poussière pour le yoga et les petits oiseaux. Tu as le regard de quelqu’un qu’on a traqué.


Je serre les doigts autour de la bouteille. Il lit trop bien. Trop vite.

— La ville ne m’étouffait pas, elle me siphonnait. Mon boss, ma carrière, mon identité… tout n’était qu’une suite de chiffres sur le bilan comptable d’un autre. J’avais besoin d’un crash, Charlie. Un vrai. Pour voir ce qu’il reste quand on retire les zéros.

Il s’appuie contre le tronc de l’arbre, les bras croisés sur son torse.

— La nature ne répare rien, Elsy. Elle te dépouille. Elle te force à voir ce qui reste quand tu n’as plus ton armure. Moi, je suis venu ici parce que je voulais dicter mes propres règles. Personne ne me commande sur mes terres.

Je soutiens son regard.

— Et moi, je ne suis pas un de tes chevaux, Charlie. Tu ne me dicteras pas les miennes.

Un rictus étire le coin de sa bouche. C’est dangereux. Terriblement séduisant.

— On verra. En selle.


L’après-midi, il me hisse sur Luna. Le contact de ses mains sur ma taille pour m’aider à monter est possessif, ferme. Il ne me demande pas si je sais monter. Il s’élance sur Thunder, et je dois suivre ou rester sur le carreau.

Le paysage est brutal, rocailleux, immense. La chaleur écrase la vallée. Le silence n’est rompu que par le martèlement des sabots et le souffle lourd des bêtes. Je lutte pour garder le rythme, les cuisses en feu, les mains crispées sur les rênes.

Nous finissons par atteindre un promontoire rocheux. Une falaise abrupte plongeant vers une vallée verdoyante, traversée par une rivière étincelante. Charlie arrête Thunder. Je stoppe Luna à côté de lui.

— Regarde.

Il balaie l’horizon d’un geste lent.

— C’est mon point de contrôle. Tout ce que tu vois m’appartient. Chaque rocher, chaque arbre, chaque goutte d’eau en bas.

Il tourne la tête vers moi. Son regard glisse sur mon visage couvert de poussière, sur ma respiration saccadée, sur mes mains rougies. Il ne me traite pas comme une invitée. Il me regarde comme une femme potentielle.

— Tu commences à comprendre, Elsy. Ton ancienne vie n’a aucune valeur ici.


Il fait faire demi-tour à sa monture sans ajouter un mot. Je reste figée une seconde, le cœur martelant mes côtes. Ce type est un malade de contrôle, une brute arrogante. Mais alors que je tire sur les rênes pour le suivre, une décharge d’adrénaline me traverse la colonne vertébrale.

L’étincelle n’est pas douce. C’est le début d’un incendie. Et je viens de réaliser que je n’ai aucune envie de l’éteindre.

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