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Chapitre 1 : L’Appel de mon alpha

Le tintement de la clochette en laiton déchire le silence lourd de la petite librairie. Je lève les yeux de l’écran de mon ordinateur, prête à accueillir mon dernier client de la journée. L’air frais de la fin d’après-midi s’engouffre dans la pièce, apportant avec lui une odeur d’ozone, de pluie imminente et de feuilles mortes.

Puis, je le vois.

Il bloque presque l’encadrement de la porte. L’homme qui vient d’entrer est immense. Trop grand, trop large pour les rayonnages étroits et poussiéreux de ma boutique. Il porte un blouson en cuir sombre, usé aux entournures, qui souligne la carrure d’un combattant. Ses cheveux longs, d’un gris clair presque argenté, tombent en désordre sur son front et sa nuque, encadrant un visage taillé à la serpe. Mais ce sont ses yeux qui me percutent de plein fouet. Un doré pur. Brillant. Absolument irréel.

Il avance vers le comptoir avec une fluidité déconcertante, une aisance presque féline. Pas un bruit de pas. Une panthère au milieu d’un magasin de porcelaine.

— Bonjour,

Ma voix résonne, un peu trop aiguë. Je me racle la gorge, lissant nerveusement mon pull.

— Puis-je vous aider ?

Il s’arrête à un mètre de la caisse. Son parfum me frappe avec la violence d’un impact physique : bois de cèdre, terre humide et un soupçon de musc. C’est enivrant.

— Je cherche un livre.

Sa voix vibre directement dans ma cage thoracique. Un timbre grave, rocailleux, qui me donne immédiatement la chair de poule.

— Vous êtes dans une librairie.

Je croise les bras, incapable de réfréner mon sarcasme de défense.

— C’est un excellent point de départ. La plupart des gens trouvent ça utile.

Un rictus étire le coin de ses lèvres pleines.

— De la science-fiction.

Je lui indique le rayon du fond d’un geste de la main, m’efforçant de ne pas fixer la couleur impossible de ses iris. Il hoche la tête et s’y dirige silencieusement. Dix minutes s’écoulent. L’air dans la pièce semble s’être épaissi. Je trie des factures, mais mon attention est entièrement focalisée sur la masse sombre qui parcourt l’allée F.

Il revient et pose un vieux roman de science-fiction de poche sur le comptoir. En prenant le livre pour le scanner, nos doigts se frôlent sur la couverture cornée.

Un picotement brutal remonte de mes doigts jusqu’à mon coude. Mon souffle se bloque.

Je retire ma main d’un coup sec. Il ne recule pas d’un millimètre. Ses yeux dorés me scannent, analysant ma réaction avec une précision clinique.

— Je m’appelle Gabriel.

Il glisse un billet sur le bois verni.

— Allison.

Il prend son livre sans un mot de plus et tourne les talons. La clochette tinte à nouveau. Je reste figée derrière ma caisse, les doigts encore picotants, le cœur battant à un rythme absurde.

L’échange aurait dû s’arrêter là. Les clients de passage ne laissent généralement qu’un ticket de caisse et quelques pièces cuivrées. Pourtant, quarante-huit heures plus tard, la porte s’ouvre à nouveau.

Gabriel.

Il instaure une routine silencieuse. Il choisit systématiquement les heures creuses, quand la lumière décline et que la poussière danse dans les rayons vides. Il s’attarde près de la section science-fiction. Il feuillette quelques pages, mais je sais pertinemment qu’il ne lit pas. Il m’observe.

Au bout de la quatrième visite en une semaine, l’agacement le dispute à une curiosité malsaine. Je sors de derrière mon comptoir, une pile de nouveautés calée sur la hanche, et je marche droit sur lui.

— Vous n’avez pas fini le premier roman.

Il referme lentement le volume qu’il tient entre ses mains immenses.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, Allison ?

Il prononce mon prénom lentement. Beaucoup trop lentement pour que ça me laisse indifférente. Un frisson court entre mes épaules.

— Vous revenez tous les jours.

Je pose les livres sur l’étagère voisine.

— Mais vous achetez étonnamment peu de livres pour un lecteur assidu. Et aujourd’hui, vous fixez la section des romans d’anticipation depuis vingt minutes sans tourner une seule page. C’est un concept de lecture rapide inédit ?

Il réduit l’espace entre nous. Sa chaleur corporelle est anormale. Elle irradie, repoussant l’air frais de la boutique. Je lève la tête pour soutenir son regard.

— Je ne suis pas très concentré en ce moment.

— La littérature demande de l’attention.

— Mon attention est retenue ailleurs.

Son regard glisse sur mon cou, s’attarde sur la ligne de ma mâchoire, avant de remonter vers mes yeux. Le silence s’épaissit. La tension est un bruit de fond assourdissant. Je devrais reculer. Je reste plantée là. Mon corps refuse d’obéir à mon instinct de fuite. L’attirance est brutale, viscérale, totalement illogique.

— Vous cherchez quelque chose de précis ?

— Oui.

Il ne développe pas. Il soutient mon regard. La pression de sa présence me donne le vertige.

— La section psychologie est à l’étage.

J’utilise l’humour comme dernier bouclier. Un rire sourd, riche et profond s’échappe de sa poitrine.

— Je m’en souviendrai.

Les jours s’enchaînent. Je me surprends à attendre le tintement de la porte avec impatience. Je cherche sa carrure large entre les étagères, scrutant l’heure sur l’horloge murale.

Un soir, la nuit est déjà tombée sur la ville, noyant les vitrines dans l’obscurité. Je tourne la clé dans la caisse enregistreuse. La boutique est plongée dans la pénombre. Des coups sourds contre la vitre de l’entrée me font sursauter.

Gabriel se tient sur le trottoir. J’hésite, puis je tourne le verrou pour ouvrir la porte. Cette fois, son calme légendaire semble forcé, fissuré de toutes parts. Ses épaules sont raides, sa mâchoire contractée. Même immobile, il dégage une tension qui me met immédiatement sur mes gardes.

— On est fermés, Gabriel.

Il s’avance, m’obligeant à reculer d’un pas. Il referme la porte derrière lui. L’odeur de cèdre qui l’accompagne se mêle à l’air froid entré avec lui.

— Allison. Auriez-vous un moment ?

Sa voix est beaucoup plus grave, presque un grondement animal.

— Pour vous vendre un autre livre que vous ne lirez pas ?

— Pour vous parler. J’ai quelque chose à vous dire.

L’alarme dans ma tête clignote violemment. Un homme immense, des yeux dorés irréels, et nous sommes seuls. Pourtant, l’adrénaline remplace la peur.

— Je vous écoute.

Il regarde les rayonnages étroits, les piles de livres, comme si les murs allaient l’écraser.

— Pas ici. L’espace est trop petit. Marchez avec moi.

J’attrape mon manteau sans réfléchir. Nous quittons la librairie pour affronter la morsure de la nuit. Le vent glacé me gifle le visage, mais la présence de Gabriel à mes côtés agit comme une fournaise. Nous marchons en silence jusqu’au parc du quartier.

Sous la lumière pâle des lampadaires, nous nous installons sur un vieux banc aux lattes de bois et aux accoudoirs en fer forgé. Le bois glacé traverse aussitôt mon jean.

Gabriel reste silencieux. Il fixe ses grandes mains posées à plat sur ses cuisses.

— Le suspense est insoutenable.

Je cherche à briser la glace.

— Vous êtes un espion en couverture ? Un critique littéraire infiltré pour ruiner ma réputation ?

Il tourne brusquement la tête vers moi. Le sarcasme meurt immédiatement face à l’intensité brute de son expression. Ses iris dorés capturent la faible lumière avec une sauvagerie qui me coupe le souffle.

— Il y a des choses que je dois vous dire. Des choses à propos de moi.

L’espace entre nous sur le banc est minime. Je perçois la tension qui vrille chacun de ses muscles.

— Gabriel, vous n’avez pas besoin de me justifier votre comportement étrange.

— Allison.

Son ton claque. Sec, autoritaire. Il pose une main sur le banc, ses doigts frôlant l’ourlet de mon manteau. Même à travers mon manteau, je sens la proximité de ses doigts. Mes épaules se raidissent malgré moi.

— Mais si. J’en ai besoin.

Le vent siffle lugubrement entre les branches dénudées. Une pulsation sourde bat jusque dans ma gorge. Après un long silence, sa mâchoire tressaille et il lâche enfin :

— Je ne suis pas… normal.

Je fronce les sourcils. Je m’attends à une confession banale, une maladie, un passé criminel.

— Comment ça, pas normal ? Vous n’aimez pas le café ?

— Arrêtez de plaisanter, Allison. Je suis sérieux.

Son regard brille dans la pénombre. Une lueur prédatrice, ancienne, fascinante.

— Je suis né dans une famille particulière.

— La mafia ?

Il ne rit pas de ma provocation.

— J’ai un héritage. Un héritage lourd, absolu, que je ne peux pas ignorer et que je porte chaque seconde de mon existence.

— Quel genre d’héritage ?

Gabriel ne répond pas directement. Il serre les poings. Les jointures de ses mains massives blanchissent sous la pression.

— Ma vie est loin d’être ordinaire. Elle est violente. Elle obéit à des règles que vous ne pouvez même pas concevoir dans votre réalité. Je pensais pouvoir me tenir à distance, mais votre présence bouscule tout.

Je devrais me lever. Je devrais courir. Rentrer dans mon appartement, fermer à double tour et oublier cet homme.

Je devrais mettre plus de distance entre nous. À la place, mes doigts restent crispés sur le bord du banc et je réalise que je me suis légèrement rapprochée de lui.

Mauvaise idée.

Mon corps n’a visiblement pas l’intention de m’obéir.

— Vous essayez de me faire peur, Gabriel ?

— J’essaie de vous protéger.

— Je n’ai pas besoin d’être protégée.

Ses yeux s’accrochent aux miens. L’air crépite entre nous. La vérité est là, tapie juste sous la surface de ses mots.

— Je veux savoir.

Ma voix est ferme, inébranlable.

— Je veux comprendre ce qui vous amène dans ma boutique tous les jours pour regarder dans le vide.

Gabriel me fixe longuement. Sa mâchoire se serre. Il détourne les yeux une seconde, puis les plante de nouveau dans les miens. Cette fois, il ne semble plus hésiter.

— Les mots ne suffiront pas. Je ne peux pas vous l’expliquer.

Il se lève d’un mouvement d’une puissance fluide. Sa stature imposante bloque entièrement la lumière du lampadaire, me plongeant dans son ombre. Il me tend une main immense.

— Alors, je vais devoir vous le montrer.

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