Chapitre 1 : Actif Toxique
Le silence dans le bureau de Julian Voss n’est pas une absence de bruit. C’est une arme. Une pression sourde conçue pour écraser les poumons de quiconque n’affiche pas un portefeuille d’actions à huit chiffres.
Je reste droite face à son bureau en verre trempé. Mes talons s’enfoncent dans la moquette épaisse, un luxe feutré qui coûte probablement plus cher que le studio miteux dont il m’a extirpée il y a deux ans. Dehors, la pluie parisienne cingle les baies vitrées du trente-troisième étage. La ville n’est plus qu’une aquarelle grise et sale. Ici, la climatisation ronronne à une température polaire. Julian aime le froid ; il prétend que cela garde l’esprit vif. Moi, je pense surtout que ça l’aide à ne pas se décomposer. Cet homme est mort à l’intérieur depuis une décennie.
Il ne lève pas les yeux. Ses iris bleus glacials scannent une tablette. Son index fait défiler des colonnes de chiffres avec une précision de chirurgien.
— Le dossier Krovac, Ava.
Sa voix résonne comme un basse profonde jusque dans mes os. C’est le son du pouvoir absolu. Je me redresse, ma veste soudain trop étroite pour l’adrénaline qui monte.
— Envoyé à sept heures ce matin, Julian. Avec les corrections sur la clause de non-concurrence que vous aviez oublié de mentionner hier soir, à minuit.
Le mouvement de son doigt s’arrête net. Il lève enfin le regard. Fixer ses yeux, c’est comme observer le canon d’un fusil chargé. Pas de chaleur. Juste une évaluation froide : Est-ce utile ? Est-ce rentable ? Est-ce à moi ?
— Je n’oublie jamais rien. Je testais votre réactivité.
— Et ? J’ai gagné un bon point ou une image ?
Un rictus imperceptible étire le coin de sa bouche. Ce n’est pas un sourire. Julian ne sourit pas, il valide.
— Vous avez gagné le droit de rester dans cette pièce sans être licenciée. Pour l’instant. Asseyez-vous.
Il désigne le fauteuil en cuir noir. Je m’exécute, lissant ma jupe crayon d’un geste mécanique. Je connais ce jeu. Je suis son assistante, sa chose, son « investissement ». Il a payé mes cours de diction, ma garde-robe de luxe et mon toit. En échange : une loyauté totale. Jusqu’ici, le deal était simple. Je gère sa vie, il gère ma survie.
Mais l’air a changé. Il est comme saturé d’ozone, comme avant un orage.
Il fait glisser un dossier en cuir vers moi. Pas une tablette. Du papier physique. Mes muscles se tendent. Le papier laisse des traces. Le papier, c’est pour ce qu’on ne veut pas voir transiter par un serveur.
— Qu’est-ce que c’est ? Je demande en fronçant les sourcils. Une augmentation ?
— Une mise à jour de vos conditions d’emploi.
J’ouvre. Avenant au Contrat de Collaboration Exclusif. Je survole les lignes. Les termes juridiques s’enchaînent, secs et tranchants. Disponibilité 24/7… Renonciation à la vie privée… Clause d’exclusivité émotionnelle… Mon sang se fige. Le paragraphe 4.B me saute au visage comme une insulte.
« L’Employée s’engage à faciliter les relations commerciales de l’Employeur par tous les moyens jugés nécessaires, incluant l’accompagnement et le divertissement de nature privée des partenaires stratégiques… »
Le sol semble se dérober. Le froid de la pièce s’insinue sous ma peau, jusque dans mes os. Je relève la tête. Il m’observe, les doigts joints sous son menton. Une statue de marbre noir.
— C’est une blague ?
Ma voix tremble. Un millimètre de faille dans mon armure.
— Je ne plaisante pas avec les actifs, Ava. La fusion avec le groupe Tanaka est cruciale. M. Tanaka a des goûts… particuliers. Il vous apprécie.
— Vous voulez me prostituer ?
Le mot claque, violent, dans le silence ouaté.
— Ne soyez pas vulgaire. C’est du business. Vous êtes mon assistante. Votre rôle est de fluidifier mes affaires. Si Tanaka a besoin d’une compagnie charmante pour signer, vous la lui fournirez.
Je me lève d’un bond. Le dossier percute le sol. La rage monte, brûlante, chassant la peur. J’ai tout accepté. Les insultes polies, les nuits blanches, son arrogance de dieu grec déchu. J’ai même accepté de l’aimer en secret, comme une idiote qui s’éprend de son bourreau. Mais pas ça.
— Allez vous faire foutre, Julian.
Ses yeux s’étrécissent. Une lueur dangereuse y danse.
— Attention, petite lionne. Vous oubliez à qui vous parlez. Vous oubliez ce que vous me devez.
— Je ne vous dois pas mon corps ! Je vous ai vendu mon temps, mon énergie, peut-être même mon âme. Mais je ne suis pas un putain d’actif financier qu’on liquide pour boucler un trimestre !
Il se lève à son tour. Imposant. Il contourne le bureau avec la grâce prédatrice d’un fauve. Je recule, mais le dossier du fauteuil me bloque. Il s’arrête à quelques centimètres. Son odeur m’envahit — un mélange de santal et de papier neuf.
— Vous êtes ce que je décide que vous êtes, il murmure. Sa voix est un velours empoisonné. J’ai fait de vous ce que vous êtes. Sans moi, vous seriez encore en train de servir des cafés tièdes en subissant les coups de Damian.
Le nom de mon ex tombe comme un couperet. Il sait exactement où frapper pour rouvrir les cicatrices.
— Damian est un rat, mais il ne m’a jamais vendue.
— Il vous aurait troquée contre une dose si j’avais attendu une semaine de plus. Je vous ai sauvée. Je vous ai polie. Vous êtes mon chef-d’œuvre. Et un chef-d’œuvre doit être rentable.
Il lève la main. Ses doigts effleurent ma joue. Le contact est électrique, presque douloureux. Je devrais le gifler. Je devrais fuir. Mais mon corps refuse d’obéir.
— Signez, Ava.
— Non.
Il retire sa main. Son visage se fige, redevenant un masque d’acier.
— Non ? Vous me refusez quelque chose ? À moi ?
— Je refuse d’être un objet. Si vous voulez que je reste, traitez-moi comme une partenaire. Pas comme une marchandise.
Il me dévisage. Une lueur inédite s’allume dans ses pupilles. De la surprise ? Ou le plaisir sadique d’un nouveau défi ? Il recule et s’appuie contre le rebord de son bureau, croisant les bras sur sa chemise sur mesure.
— Une partenaire ? Vous n’avez pas le capital, Ava. Vous n’avez que votre loyauté… et elle semble s’effriter.
— Ma loyauté est intacte. C’est votre moralité qui est en faillite.
Il lâche un rire sec. Un bruit sans aucune joie.
— La moralité est une fable pour les gens qui n’ont rien. Mais soit. Vous voulez jouer ? Jouons. Vous refusez le contrat. Vous voulez prouver que votre valeur dépasse celle d’un « divertissement ».
Son regard balaie mon corps de haut en bas, une caresse glaciale qui me fait rougir malgré moi.
— Vous dites m’aimer, Ava ? Ne niez pas. Je le vois dans vos yeux quand vous me croyez occupé. Je le sens dans chaque café préparé au degré près.
Je serre les poings. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes jusqu’à la douleur. Il sait. Ce monstre sait tout.
— Et alors ? C’est un crime ?
— C’est une faiblesse. Mais je suis un homme de défis.
Il se rapproche à nouveau. Son souffle mentholé effleure mes lèvres.
— Voici le deal. Vous avez un mois. Trente jours.
— Pour quoi faire ? Doubler vos profits ?
— Non. Pour me faire tomber amoureux de vous.
Le temps se fige. Le bruit de la pluie s’efface. Je cligne des yeux, certaine d’avoir mal entendu.
— Pardon ?
— Vous prétendez valoir plus qu’un corps ? Prouvez-le. Brisez ma carapace, Ava. Faites-moi ressentir autre chose que l’envie de racheter des filiales. Si vous réussissez… si dans un mois, je suis capable de vous dire que je tiens à vous… je déchire cet avenant. Vous deviendrez associée. À parts égales.
— Et si j’échoue ?
Son regard s’assombrit, lourd de menaces et de promesses inavouables.
— Si vous échouez, vous signez. Sans discuter. Et vous ferez tout ce que je demande. Tout.
Il me tend sa main. Une main large, puissante, impitoyable.
— Alors, petite lionne ? Prête à parier votre liberté sur votre charme ?
Je fixe sa paume. C’est un piège. Une folie. Cet homme est une machine. Il veut juste me briser pour me prouver que je ne suis rien. Mais si je refuse, je retourne dans le caniveau. Si j’accepte… j’ai trente jours pour voler son cœur.
Je relève le menton et plonge mes yeux dans les siens.
— Préparez-vous à perdre, Julian.
Je saisis sa main. Sa poigne est de fer. Le pacte est scellé.

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Fin du chapitre 1
Hook : « L’Avenant de la Honte »
Tagline : « Un contrat indécent, un défi impossible : le faire aimer ou tout perdre. »
Mots-clés : Contrat, Chantage, Julian Voss, Office Romance, Ennemis à Amants, Tension, Défi.
