Chapitre 1 : Le Donjon
Si la galère a une odeur, elle sent la chambre de bonne moisie et les nouilles instantanées au bœuf. C’est mon parfum signature depuis six mois. Aujourd’hui, je traîne ma valise à roulettes sur les pavés glissants de Lyon. Une de ses roues a rendu l’âme trois rues plus tôt. Je perçois autre chose. L’espoir. Ou peut-être l’humidité crasseuse d’un mois novembre lyonnais.
L’adresse indiquée sur l’annonce mène à une porte en chêne massif. Elle est si haute qu’elle semble conçue pour laisser passer des cavaliers en armure. Je vérifie une dernière fois le papier froissé dans ma poche. 400 euros, charges comprises. Pour une chambre ici, c’est soit une arnaque, soit le début d’un film d’horreur où je finis en pièces détachées dans un congélateur.
— Allez Chloé, murmuré-je à moi-même en lissant mon manteau trempé. Tu peux survivre à ça.
Je tape le code. Le déclic lourd de la serrure résonne. Pas d’ascenseur, évidemment. Quatre étages plus haut, mes cuisses brûlent et je maudis l’architecture Renaissance. Je reprends mon souffle devant la porte de gauche. Je tente d’avoir l’air professionnelle. Je ne veux pas ressembler à une étudiante au bord de la rupture financière.
Je toque trois coups secs. La porte s’ouvre instantanément.
— Vous êtes en retard de deux minutes.
L’homme qui se tient là ne ressemble en rien au propriétaire bedonnant que je m’imaginais. Il est grand et mince. Ses cheveux châtains en bataille lui donnent l’air de sortir d’une bagarre. Il porte un pull noir à col roulé qui accentue la pâleur de sa peau. Ses yeux me clouent sur place. Ils sont gris, orageux, presque métalliques. Ils me scannent de la tête aux pieds sans la moindre trace de chaleur humaine.
— Bonjour à vous aussi, répliqué-je.
— Je suis Chloé Valet.
Il ne sourit pas. Il ne bouge même pas pour me laisser entrer.
— Adrien Dechartres. Vous avez les chaussures mouillées.
— Il pleut. C’est un phénomène météorologique courant à Lyon.
Il soupire, un son long et las, on dirait que ma simple existence l’épuise déjà.
— Enlevez-les. Le parquet est d’époque.
Je m’exécute, manque de perdre l’équilibre sur un pied et pénètre enfin dans l’antre de la bête. L’intérieur est royal et lugubre. Immensément sombre. Les volets sont tirés et ne laissent filtrer que de maigres rais de lumière grise. Des meubles anciens aux bois profonds trônent dans le salon. Des bibliothèques s’élèvent jusqu’au plafond, remplies de livres reliés cuir qui sentent la poussière et le savoir. Il n’y a pas de télé, pas de trace de vie moderne. Juste une atmosphère feutrée, presque étouffante.
— C’est spacieux, commenté-je. Ma voix résonne trop fort dans ce silence de cathédrale. Vous vivez dans le noir pour faire des économies d’énergie ?
Adrien referme la porte derrière moi. Le bruit de la serrure me fait frissonner.
— Je suis traducteur de textes anciens. La lumière directe abîme les parchemins. Je souffre aussi de migraines ophtalmiques chroniques.
— Ah. Sympa. Et pour la colocation, c’est quoi le piège ? À ce prix-là, dans ce quartier, soit il y a un fantôme, soit vous cherchez un cobaye pour des médicaments expérimentaux.
Il me dépasse avec une démarche fluide et silencieuse. Il est presque trop calme pour un homme de sa taille. Il s’arrête près d’une table basse Louis XV surchargée de documents.
— Pas de piège. Des règles strictes.
Il se tourne vers moi et croise les bras. L’air autour de lui semble plus froid, on a l’impression que quelqu’un a laissé une fenêtre ouverte. Je résiste à l’envie de frotter mes bras.
— Je vous écoute.
— Premièrement : silence absolu jusqu’au crépuscule. Je travaille la nuit et je dors le jour. Si vous écoutez de la techno à midi, je vous mets dehors.
— Je suis plus podcast « True Crime » que techno. Mais c’est noté.
— Deuxièmement : pas d’invités. Jamais. Cet appartement est mon sanctuaire, pas un hall de gare.
Je grimace intérieurement. Adieu les soirées révisions avec Samia. Mais je n’ai pas le luxe de négocier.
— Je suis une solitaire, dis-je en mentant à moitié. Mon ex ne risque pas de venir prendre le thé.
Une lueur d’intérêt, ou peut-être de mépris, traverse ses yeux gris.
— Un ex-encombrant ?
— Un ex-psychopathe qui pense que « non » veut dire « insiste plus fort ». C’est aussi pour ça que je cherche un endroit sécurisé.
Adrien a un petit rire sec, sans joie.
— Sécurisé ? Vous ne pouvez pas mieux tomber. Personne n’entre ici sans mon invitation.
Il s’approche d’un pas.
— Troisièmement : vous ne posez pas de questions. Je ne suis pas votre ami, je suis votre bailleur. Vous gérez mes tâches administratives diurnes (poste, banque, courses, etc.) et, en échange, vous avez ce toit pour une bouchée de pain. Est-ce clair ?
Je soutiens son regard. Il essaie de m’intimider. C’est mignon.
— C’est clair, Monsieur Dechartres. Je suis pragmatique. Vous désirez une assistante invisible, je veux un loyer qui ne m’oblige pas à vendre un rein. On a un deal.
Je tends la main. Il hésite une seconde, fixant mes doigts comme s’ils étaient contagieux, puis il la serre. Sa peau est glacée. Pas froide, glacée. Le choc thermique me fait haleter. Je vois ses pupilles se dilater légèrement. Il retire sa main brusquement, comme si je l’avais brûlé.
— Votre chambre est au fond du couloir, lâche-t-il. La salle de bain est commune, mais je ne l’utilise que la nuit. Installez-vous.
— Merci. Pour le chauffage, c’est en option ?
— Je ne crains pas le froid. Si vous êtes frileuse, mettez un pull.
Il est déjà tourné vers son bureau. J’attrape ma valise. Je sens son regard peser sur mon dos. Une fois dans la chambre, je ferme la porte et je m’adosse contre le bois. J’expire longuement. La pièce est magnifique. La cheminée en marbre est condamnée. Si j’ouvre les rideaux, j’aurai sûrement une vue sur les toits de Lyon.
Je suis chez moi. Enfin, chez lui.
Je sors mon téléphone. Trois appels manqués de Greg. Pas de message. C’est pire quand il n’en laisse pas. Je frissonne. Cette fois, ce n’est pas à cause de la température de l’appartement. Je repense à la main d’Adrien et à cette froideur anormale.
Traducteur de textes anciens, mon œil, pensé-je en déballant mes affaires. Il a juste une circulation sanguine pourrie. Ou alors, j’emménage avec un glaçon sociopathe. Pour 400 balles, je suis prête à porter des mitaines.
Trois heures du matin. Un bruit sourd résonne dans l’appartement. Un juron étouffé suit. La curiosité me pousse vers la porte. Je l’entrouvre. Le couloir est désert, mais une odeur y flotte déjà. Métallique. Cuivrée. Une odeur que je ne connais que trop bien.
Du sang.

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Ne choisissez plus, vivez toutes les aventures.
Fin du chapitre 1
Hook : « Bail signé, sang versé. »
Tagline : « Le loyer était une aubaine, le propriétaire est un frigo, et l’appartement sent l’hémoglobine. Bienvenue chez moi. »
Mots-clés : Colocation, Lyon, Mystère, Pragmatique, Froid, Rencontre, Tension.
