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Chapitre 5 : L’Appel de mon alpha

Le lendemain, je retrouve enfin ma librairie.

L’odeur du papier, le tic-tac régulier de l’horloge et le silence familier entre les rayonnages devraient suffire à me ramener à ma vie d’avant. Rien n’a changé ici. Les mêmes piles de livres attendent d’être rangées derrière le comptoir, la même lumière pâle traverse la vitrine et ma tasse de café refroidit exactement au même endroit que d’habitude.

Gabriel respecte ma demande.

Il ne vient pas me voir, ne m’appelle pas et ne tente pas de franchir la limite que j’ai posée. C’est exactement ce que je lui ai demandé dans cette ruelle.

Pourtant, chaque fois que la clochette tinte, je relève les yeux avec une attente que je refuse de nommer.

Je soupire et repose un roman sur son présentoir. Mon regard reste un instant perdu entre les rayonnages, tandis qu’un léger vide se creuse dans ma poitrine.

Tout est exactement comme avant.

Alors pourquoi ai-je l’impression qu’il manque quelque chose ?

La clochette retentit.

— Bonjour.

Je relève machinalement les yeux.

Un homme vient de franchir la porte. Grand, mince, vêtu d’un long manteau sombre, il possède une pâleur presque irréelle qui contraste avec ses cheveux noirs soigneusement coiffés. Il pourrait passer pour un client ordinaire si son regard ne s’arrêtait pas sur moi avec une intensité aussi étrange.

Ses yeux sont rouges.

Pas bruns, avec un reflet inhabituel.

Rouges.

Une tension immédiate se forme dans mon ventre.

— Allison ?

Je reste derrière le comptoir.

— On se connaît ?

Son regard glisse lentement sur mon visage.

— Non. Mais je connais Gabriel.

Cette fois, mon malaise devient beaucoup plus concret.

— Alors, vous vous êtes trompé d’adresse.

Un sourire presque amusé étire ses lèvres.

— Pas du tout. C’est bien l’humaine de l’Alpha que je cherchais.

Ma main se glisse discrètement sous le comptoir à la recherche de mon téléphone.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Bien sûr que si.

Il avance d’un pas.

Je recule aussitôt.

— Sortez de ma librairie.

Son sourire s’élargit lentement, et deux crocs blancs glissent peu à peu sous sa lèvre supérieure, trop longs, trop aiguisés pour appartenir à un homme.

Mon sang se glace.

Un vampire.

Le mot s’impose avant même que j’aie le temps de réfléchir. Après les loups-garous, j’aurais peut-être dû revoir mes critères de normalité, mais quelque chose dans son expression me dit très clairement que cette découverte-là ne se terminera pas autour d’un dîner.

Il avance encore.

Je prends le premier objet lourd à portée de main, un serre-livres en métal, et le lui lance au visage.

Il l’évite avec une vitesse inhumaine, bien trop rapide pour que mes yeux suivent vraiment le mouvement.

Je me précipite vers la réserve.

Personne ne viendra.

La pensée me frappe avec une brutalité glaciale. Mon souffle se bloque, mes doigts tremblent et une peur primitive me serre la poitrine. Je suis seule avec lui.

Mes doigts frôlent presque la poignée lorsqu’une force brutale m’arrache en arrière.

Mon dos heurte son torse. Je donne un coup de coude, tente de me dégager, puis une douleur fulgurante explose sur le côté de mon cou.

Mon cri se brise dans ma gorge.

Ses crocs s’enfoncent dans ma chair.

JJe frappe derrière moi, cherche à lui écraser le pied et agrippe son bras avec toute la force qu’il me reste, mais il me maintient sans effort. La douleur pulse jusque dans ma mâchoire tandis qu’une faiblesse inquiétante envahit mes jambes.

Mes doigts commencent à perdre leur force. Un froid étrange se répand sous ma peau alors que mon cœur, lui, s’emballe dans ma poitrine. Chaque respiration devient plus courte, plus difficile, et un bourdonnement sourd envahit mes oreilles.

J’essaie encore de me débattre, mais mes genoux ne répondent presque plus.

La panique me frappe d’un coup.

Je suis en train de perdre le contrôle de mon propre corps.

— Gabriel…

Son prénom m’échappe dans un souffle.

Ma vision se trouble. Les contours de la librairie deviennent flous et je dois lutter pour garder les yeux ouverts.

Un fracas éclate soudain sur ma droite.

La vitrine latérale vole en éclats et une masse immense traverse la pluie de verre.

Un loup gris perle presque argenté atterrit au milieu de la librairie, les crocs découverts et le corps tendu par une rage animale.

Puis ses yeux rencontrent les miens.

Dorés.

Même à travers le brouillard qui envahit ma tête, je le reconnais.

Gabriel.

Le vampire me lâche juste avant que Gabriel ne le percute. Je m’effondre contre le comptoir, une douleur sourde remontant le long de mon épaule.

Je lutte encore pour rester consciente.

J’aperçois le vampire projeté contre un mur, puis Gabriel se jeter de nouveau sur lui. Les grondements, le bois qui craque et les livres qui s’effondrent se mélangent jusqu’à devenir un bruit confus autour de moi.

Je presse une main contre mon cou.

Le sang passe entre mes doigts.

Un dernier choc sec retentit.

Cette fois, le noir m’emporte.

Quand je parviens à rouvrir les yeux, Gabriel est humain et tombe à genoux devant moi.

Nu.

L’information met quelques secondes à atteindre mon cerveau embrumé. Mes yeux accrochent malgré moi la largeur de ses épaules, son torse puissant, puis descendent plus bas, jusqu’à son entrejambe, avant que je détourne précipitamment le regard. Même à moitié consciente, je ne peux pas ignorer à quel point sa silhouette est impressionnante.

Son visage est livide, ses cheveux argentés collent à son front et une peur presque sauvage traverse son regard.

— Allison. Regardez-moi.

Il me prend dans ses bras et me serre contre lui, encore entièrement nu. La chaleur de son corps m’enveloppe tandis qu’une de ses mains vient soutenir ma nuque.

— Restez avec moi.

J’essaie de parler malgré ma gorge douloureuse.

— Gabriel…

— Je suis là. Je ne vous laisse pas.

Je m’accroche faiblement à son poignet.

— Comment… vous avez su ?

Son regard descend vers ma blessure avant de revenir au mien.

— Je vous ai sentie.

— Sentie ?

— À travers le lien. Votre peur m’a frappé d’un seul coup. J’ai compris que quelque chose n’allait pas.

Je ferme les yeux quelques secondes.

Même à distance, même après lui avoir demandé de partir, ce lien continue de nous relier.

Je ne sais toujours pas si cette idée me rassure ou m’effraie.

Lorsque je reprends conscience, je suis allongée sur le canapé de l’arrière-boutique. Ma tête tourne encore légèrement, mais la douleur dans mon cou est devenue suffisamment supportable pour que je puisse réfléchir.

Gabriel est assis près de moi. Je ne sais ni où ni comment il a trouvé des vêtements, mais il est habillé cette fois, les avant-bras posés sur ses genoux.

— Le vampire ?

— Mort.

Sa réponse est immédiate. Je porte prudemment les doigts vers mon bandage.

— C’est grave ?

— Vous avez perdu beaucoup de sang, mais vous allez vous en remettre.

J’essaie de me redresser. Gabriel tend instinctivement la main vers moi, puis s’arrête avant de me toucher.

Ce simple mouvement me frappe davantage que je ne voudrais.

Il attend.

Son regard se durcit.

— Ce vampire connaissait votre nom. Il savait où vous trouver, il savait que vous étiez humaine et il connaissait votre lien avec moi.

— Voilà qui améliore considérablement ma journée.

Aucun sourire n’apparaît sur son visage.

— Revenez à la meute avec moi.

Je me raidis aussitôt.

— Gabriel…

— Je ne vous l’ordonne pas.

Il soutient mon regard sans chercher à se rapprocher.

— Mais tant que nous ne savons pas comment il a obtenu ces informations, je ne veux pas vous savoir seule.

Les paroles de Derek me reviennent avec une précision désagréable.

Fragile.

Une faiblesse.

Le couteau sous la gorge de Gabriel.

Je détourne un instant les yeux.

— Derek avait peut-être raison sur une chose. Quelqu’un vient de m’attaquer pour vous atteindre.

— Derek avait tort de vous rendre responsable des choix de nos ennemis.

— Je ne veux pas devenir un fardeau pour toute votre meute.

Gabriel secoue lentement la tête.

— Alors, ne revenez pas parce que je vous l’ordonne. Revenez parce qu’un ennemi connaissait votre nom, votre travail et votre lien avec moi. Quelqu’un l’a envoyé jusqu’à vous, et nous devons découvrir qui.

Il marque une pause.

— Après, vous déciderez de ce que vous voulez faire.

Je le regarde longuement.

Il y a encore quelques jours, il aurait probablement décidé que ma sécurité suffisait à justifier n’importe quoi. Cette fois, il me donne les faits, me dit ce qu’il souhaite et attend ma réponse.

Une partie de moi voudrait rentrer chez moi, verrouiller ma porte et prétendre que cette journée n’a jamais existé.

Mais ma librairie vient justement de me prouver qu’une serrure ne suffit plus.

— D’accord. Je reviens avec vous.

Ses épaules se relâchent légèrement.

— Allison…

— Ne vous emballez pas. Je viens pour une raison précise : on m’a prise pour cible et je veux savoir qui se cache derrière cette attaque. Pas parce que j’ai soudain accepté cette histoire de compagne.

— Je comprends.

Quelques heures plus tard, je suis de retour à la maison de la meute, assise sur le bord du lit dans la chambre où l’on m’a installée pendant que Madison prépare de quoi refaire mon pansement. Elle s’installe devant moi et écarte doucement mes cheveux de mon cou.

Madison retire la compresse avant d’examiner la plaie avec une concentration inhabituelle chez elle.

— Bonne nouvelle : tu vas survivre.

— Et la mauvaise ?

— Ça va faire mal pendant quelques jours. Et tu as définitivement choisi la méthode la plus spectaculaire pour revenir nous voir.

Je laisse échapper un rire qui se transforme aussitôt en grimace.

— Je ferai plus simple la prochaine fois.

— J’apprécierais beaucoup.

Gabriel reste debout à quelques mètres de nous. Depuis notre retour, il parle peu et son silence pèse presque autant que son regard.

Il baisse les yeux.

— J’aurais dû arriver plus tôt.

Je tourne la tête vers lui.

— Non.

Il relève les yeux.

— Ce vampire est responsable de ce qu’il m’a fait. Pas vous.

Sa mâchoire se tend légèrement.

Puis il acquiesce.

Nathan garde le silence encore quelques secondes, puis s’appuie contre le bord de la table.

— Il y a autre chose qui me dérange.

Je tourne la tête vers lui.

— Quoi ?

— On sait déjà que ce vampire ne vous a pas trouvée par hasard. Quelqu’un lui a donné suffisamment d’informations pour qu’il puisse remonter jusqu’à vous.

Un frisson me parcourt malgré moi.

Gabriel relève lentement les yeux vers Nathan.

— Où veux-tu en venir ?

Nathan marque une seconde avant de répondre.

— Je veux savoir qui connaissait assez bien la situation pour lui parler d’Allison et de votre lien.

Ma poitrine se serre.

Le vampire est mort.

Mais la personne qui l’a renseigné, elle, est peut-être toujours là.

Je regarde Gabriel.

Son visage s’est fermé.

— Vous pensez que quelqu’un nous observe depuis le début ?

Ses yeux dorés rencontrent les miens.

— Quelqu’un connaissait assez de choses sur vous pour vous livrer à ce vampire. Je veux savoir qui.

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