La basse de la musique du Black Rabbit pulse dans l’espace et résonne en moi. L’air sent la bière renversée, la sueur et les fritures. Nolan serre ma main. Ses doigts sont moites. Il affiche ce sourire éclatant et naïf qui m’a fait craquer il y a trois ans, un optimisme à toute épreuve qui illumine son visage d’architecte propre sur lui.
Ce soir, ce sourire me donne surtout envie de fuir par la sortie de secours.
— Il va arriver d’une minute à l’autre, Blair.
Nolan regarde la porte d’entrée en bois lourd. Il sautille presque sur place, incapable de masquer son excitation.
— Calme-toi, tu vas renverser ta pinte sur mes chaussures, je signale sèchement. Et j’aime beaucoup mes baskets. Ce sont mes préférées pour affronter les catastrophes.
Nolan rit. Il ne capte pas mon anxiété. Il ne capte jamais la tension.
— C’est Kael, Blair. Cinq ans qu’il est enfermé. Cinq ans. Je veux que tout soit parfait pour son retour.
Je croise les bras. Le mot « enfermé » flotte entre nous, lourd et poisseux. On ne parle pas de la vraie raison de cette absence. Le sang, la violence inouïe, le corps massacré du père de Kael. Nolan préfère la version édulcorée : son meilleur ami a eu un accès de rage défensif face à un monstre. La justice, elle, a vu un meurtre brutal avec préméditation, adouci par des circonstances atténuantes. En tant qu’analyste financière, je consacre mes journées à évaluer les risques, calculer les marges d’erreur et anticiper les faillites. Kael Blackwood est un investissement à perte. Une anomalie statistique qui détruit tout sur son passage.
La lourde porte du bar s’ouvre soudainement. Le vent glacé de Boston s’engouffre dans la pièce, coupant la chaleur de la salle d’un seul coup.
Kael franchit le seuil.
Le bruit ambiant semble se figer. C’est physique. L’homme qui avance vers nous n’a plus rien de l’adolescent taciturne du lycée que j’esquivais dans les couloirs. Il est immense. Ses épaules sont larges. Il porte un blouson en cuir noir usé, un t-shirt sombre qui moule une musculature forgée dans le béton, la survie et la violence.
Mais c’est son regard qui m’arrête net.
Ses yeux marron foncé balayent la salle. Ce n’est pas un regard humain. C’est l’évaluation clinique d’un prédateur qui repère les issues, les obstacles et les proies.
Il nous voit. Ses pupilles se verrouillent sur moi. Pas sur Nolan. Sur moi.
L’air se raréfie dans mes poumons. Je me tiens droite. Je refuse de reculer d’un seul millimètre.
— Mon frère !
Nolan lâche ma main et se jette sur lui. Il l’enlace avec ferveur. Kael accepte l’étreinte avec rigidité. Son visage reste un masque de marbre par-dessus l’épaule de mon copain. Il continue de me fixer. Un éclat sombre, presque dément, danse dans ses iris.
Nolan recule et lui tape dans le dos avec enthousiasme.
— Regarde-toi. Tu es immense. Viens, Blair t’attendait avec impatience.
Mensonge. J’attendais ce moment avec la même envie qu’un redressement fiscal surprise.
Kael fait un pas vers moi. Sa présence dégage un froid polaire. L’odeur du tabac blond, de la pluie humide sur sa veste en cuir m’envahit les narines.
— Blair.
Sa voix a baissé d’une octave. Un timbre grave, rocailleux, qui glisse le long de ma colonne vertébrale comme une lame effilée.
— Bon retour parmi nous, Kael, je réponds.
Le ton est poli, clinique. Totalement factice.
Il penche légèrement la tête sur le côté. Ses yeux scannent mon visage, s’attardent sur ma bouche, puis sur la courbe de mon cou. L’évaluation est obscène. Nolan est à cinquante centimètres de nous, occupé à héler le barman pour commander des tournées, totalement aveugle au rapport de force qui s’installe.
— Tu n’as pas changé.
Il s’approche juste assez pour franchir ma bulle de sécurité. Son souffle frôle ma tempe.
— Toujours aussi magnifique. Ma douce.
Je me crispe. L’appellation m’agresse.
— Évite ce genre de familiarité. Nous ne sommes plus au lycée. Et je suis avec Nolan.
Un rictus étire le coin de ses lèvres. Un sourire sans aucune joie.
— Nolan est un homme chanceux. Mais la chance, c’est une roue qui tourne.
— Pas avec moi. Mon capital est verrouillé.
Il s’approche d’un demi-pas supplémentaire. Mon dos heurte le bord du comptoir en bois collant. Je pourrais fuir vers les toilettes. Je reste plantée là. Ses mains, larges et couvertes de minuscules cicatrices, se crispent à cinq centimètres de mes hanches.
— Mon ange, il souffle si bas que seul moi peux l’entendre. J’ai pensé à toi chaque nuit, là-bas. Le silence, le froid… Il n’y avait que ton visage pour me garder en vie. Tu m’appartiens depuis le premier jour.
Mon estomac se noue violemment. La folie vibre dans cette simple phrase. Ce n’est pas une confession romantique. C’est une condamnation à perpétuité.
Nolan se retourne, les mains pleines de verres.
— Et voilà pour la star de la soirée !
Kael recule d’une fraction de millimètre. Son masque de sociabilité se remet en place avec une fluidité terrifiante. Il prend la pinte ambrée.
La porte du bar s’ouvre à nouveau. Quinn apparaît. Ses cheveux roux cascadent sur son blouson en jean couvert de patchs. Ses yeux noisette balayent la scène, s’arrêtent sur Kael, puis sur moi. La tatoueuse s’approche. Elle a le radar affûté.
— Salut la compagnie, elle lance en s’adossant au bar, près de moi. Kael. La prison t’a donné bonne mine. C’est le pain rassis ou les bagarres dans la cour ?
— Quinn.
Il prononce son prénom d’un ton plat, dénué de chaleur.
— Toujours aussi diplomate.
— C’est ma marque de fabrique.
Elle me donne un léger coup de coude. Un geste silencieux. Son regard me crie : Ça va ? Il te fixe comme un putain de loup affamé.
Je hoche la tête de manière imperceptible. Non, ça ne va pas.
La soirée s’étire en une torture lente. Nolan monopolise la conversation. Il parle de ses chantiers, de notre appartement, de l’avenir radieux qui nous attend tous. Kael écoute. Il hoche la tête aux bons moments. Mais son regard revient toujours vers moi. Une pression constante, écrasante, qui calcine mon assurance. Il m’étudie. Il dissèque mes réactions, la façon dont je croise les jambes, la manière dont j’avale mon vin.
À minuit, l’air devient toxique.
— Je vais prendre l’air, j’annonce en posant mon verre vide sur le zinc.
Nolan me sourit tendrement.
— Je t’accompagne ?
— Non, reste avec lui. C’est sa soirée.
Je me faufile vers la sortie arrière. L’allée derrière le bar est sombre, encombrée de poubelles débordantes et de palettes en bois. Le froid mordant me gifle le visage. Je respire à pleins poumons. Le contraste avec la chaleur suffocante de l’intérieur est salvateur.
Le grincement lourd de la porte métallique brise le silence. Des bottes crissent sur l’asphalte humide.
Kael.
Il s’avance dans l’obscurité. La lumière blafarde d’un lampadaire éclaire la moitié de son visage, plongeant le reste dans les ténèbres. Le monstre est sorti de sa cage.
— Nolan, t’attend, je lance, la voix plus affirmée que je ne l’espérais.
Il s’arrête à deux mètres de moi. Il glisse les mains dans les poches de son blouson de cuir.
— Nolan m’ennuie. Il a toujours été d’un ennui mortel.
— C’est ton meilleur ami.
— C’est un alibi.
La réponse est tellement dénuée d’émotion qu’elle me coupe le souffle.
— Qu’est-ce que tu cherches, Kael ?
Il avance d’un pas. Puis d’un autre. Il me plaque pratiquement contre le mur de briques. Sa grande taille m’oblige à lever le menton. La chaleur de son corps irradie contre le mien dans l’air glacial.
— Je te cherche, Blair.
Il lève une main. Son pouce vient frôler ma lèvre inférieure avec une douceur qui contraste violemment avec son gabarit. Le contact est une décharge électrique, pure et interdite. Je ne bouge pas. Je ne le repousse pas.
— Je te voulais avant qu’il ose poser ses mains sur toi. Et maintenant que je suis libre, je vais te reprendre.
Il ne pose pas de question. Il édicte la nouvelle loi. Le piège vient de se refermer.

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