Londres.
La coupe de cristal est froide contre le bout de mes doigts. Le brouhaha chic de la galerie d’art résonne contre les immenses murs blancs, mais je ne l’entends qu’à moitié. La musique lounge, les rires feutrés, les chuchotements des critiques… tout glisse sur moi comme de l’eau. Mon attention est ailleurs. Plus exactement, la sienne est braquée sur moi.
Je sens son regard avant même de croiser ses yeux. C’est une pression physique, lourde, presque brûlante au creux de ma nuque.
À l’autre bout de la vaste pièce, Victor Sterling m’observe.
Mon mari. Le fondateur impitoyable de Rookward Holdings.
Costume sombre taillé sur mesure, maintien de prédateur au repos. Ses yeux noirs, d’une profondeur abyssale, ne clignent pas. Ils me verrouillent. La foule bourdonnante autour de lui n’existe pas. Il s’en fout. Il ne regarde que moi. Toujours.
L’ombre familière d’Elias, son chef de la sécurité, se tient à deux mètres derrière lui, balayant la salle avec une froideur militaire. Mon garde du corps, ou plutôt, mon geôlier personnel.
Une épaule vient heurter la mienne, me tirant de ma contemplation. Clara Dubois, mon associée française en charge de la galerie, s’arrête à ma hauteur.
— Si les regards pouvaient tuer, la moitié de mes invités seraient déjà réduits en cendres. Avoue que ton mari fait flipper mes clients. Regarde-le. On dirait qu’il calcule la trajectoire optimale pour égorger n’importe quel type qui oserait t’approcher.
Un sourire en coin étire mes lèvres.
— C’est sa façon de dire qu’il tient à moi.
— C’est sa façon de dire que tu es sa propriété exclusive.
— Ne t’inquiète pas pour moi, Clara. Je gère. Je descends à la chambre forte préparer la toile du dix-septième pour l’acheteur de ce soir.
Je m’éclipse de la salle d’exposition, fuyant la chaleur étouffante des mondanités.
L’air de la chambre forte de la galerie est irrespirable. Béton brut, murs recouverts d’un gris industriel clinique, néons aveuglants qui écrasent les toiles de maître de leur lumière crue. L’odeur métallique de la climatisation filtrée se mélange aux effluves de térébenthine qui imprègnent encore ma peau. C’est un cercueil de luxe conçu pour protéger des millions d’euros d’art.
Ce soir, c’est ma cage.
Julian Mercer penche la tête sur le côté. Son sourire respire l’argent hérité et l’arrogance d’un homme qui n’a jamais entendu le mot « non ». Ses yeux bleus s’attardent avec indécence sur le décolleté de ma robe de soirée émeraude, ignorant totalement la toile du dix-septième siècle que je suis censée lui présenter.
— Clara m’avait prévenu que votre talent égalait votre beauté.
Je recule d’un demi-pas. Le claquement sec de mes talons sur le marbre noir résonne comme un avertissement.
— Clara vend des toiles, Monsieur Mercer. Elle a l’habitude d’enrober la marchandise.
Un rire jaune lui échappe. Il avance. Mon dos heurte la lourde étagère en métal où repose une sculpture contemporaine. Le contact froid de l’acier me tire un frisson désagréable le long de la colonne vertébrale.
— Julian, je vous en prie. Entre personnes civilisées.
— Cette restauration sur le clair-obscur est troublante, Elena.
Sa main large s’écrase sur ma hanche. Un geste faussement distrait, possessif, écœurant de familiarité.
Un froid coupant me fige sur place. Non pas à cause de son contact moite, mais parce que je sens l’anomalie dans la pièce. La pression atmosphérique vient de s’effondrer. L’oxygène a disparu.
Je lève les yeux vers la double porte blindée.
L’air de la pièce se fige. Une ombre massive vient d’obscurcir l’entrée privée. Elias se tient dans l’encadrement, immense, le crâne rasé luisant sous les halogènes, silencieux comme un bloc de granit. Mais ce n’est pas lui le trou noir qui avale la lumière.
C’est Victor.
Mon mari porte un costume sombre, d’une coupe chirurgicale, qui semble absorber l’éclat des néons. Ses yeux noirs, insondables, sont fixés sur la main de Mercer, là, posée sur ma hanche. Un gouffre sans fond. Mon ventre se contracte violemment, une décharge d’adrénaline pure irradie dans mes veines, faisant battre mon pouls à tout rompre contre mes tempes. Terreur pure et désir absolu. Toujours cette même adrénaline toxique qui me tient debout.
La voix de Victor ne s’élève pas. Elle est vibrante d’une menace mortelle, tranchante comme une lame de rasoir.
— Retirez votre main.
Mercer sursaute lourdement. Il arrache ses doigts de ma robe comme s’il venait de toucher de l’acide pur. Son teint de playboy vire au gris pâle.
— Monsieur Sterling. Je… je félicitais simplement votre femme pour son travail exceptionnel sur cette œuvre.
Victor s’avance. Chaque pas est millimétré, d’une fluidité prédatrice absolue. Il n’est plus un PDG, il est une bête sauvage lâchée dans un espace confiné. Il s’arrête à quelques centimètres à peine de Mercer. La différence d’aura et de carrure est écrasante. Mercer a l’air d’une proie face à l’abattoir.
— L’art se regarde avec les yeux, Mercer. Si vos doigts souffrent de spasmes incontrôlables, je connais d’excellents chirurgiens pour vous les amputer ce soir même.
Le souffle de Mercer se bloque. Il cherche de l’aide du regard, balayant la pièce vide.
— Je vous présente mes excuses. Une maladresse.
— Sortez.
Un seul mot. Une exécution. Mercer recule en trébuchant presque, contourne Victor en rasant les murs de béton, et fuit la chambre forte. Elias, toujours impassible, claque la lourde porte blindée derrière lui.
Clic.
Le verrou électronique s’enclenche, lourd et définitif. Nous sommes seuls.
Victor pivote lentement vers moi. La tempête gronde sous la surface de son masque de marbre. Sa respiration est trop lente, trop contrôlée.
— Tu le laissais te toucher.
Je soutiens son regard. Ne jamais baisser les yeux, ne jamais reculer. C’est la règle d’or pour survivre à son emprise.
— Je faisais mon travail, Victor. C’est un client majeur pour la galerie.
Il réduit brutalement la distance entre nous. Son parfum, un mélange âpre de bois de cèdre, d’ozone et de rage pure, m’enveloppe, m’étouffe et m’enivre à la fois.
— Ton travail consiste à réparer de la peinture, Elena. Pas à exhiber mon bien devant des charognards en manque d’attention.
Un sourire cynique tord mes lèvres. Je refuse de m’écraser.
— Ton bien ? Je n’ai pas d’étiquette avec un code-barres sur la nuque.
Sa main jaillit. Ses doigts longs, chauds et implacables enserrent ma mâchoire. Pas assez fort pour laisser une marque visible, mais avec une fermeté brutale qui me prouve qu’il pourrait me briser la nuque d’une simple torsion. Son pouce écrase ma lèvre inférieure, l’étirant légèrement. Mon souffle se coupe. La chaleur s’amasse instantanément entre mes cuisses, une trahison irrépressible. C’est pitoyable, cette façon dont mon corps capitule face à sa violence contenue. Je hais l’effet qu’il a sur moi autant que j’en suis dépendante.
— Tu es à moi. Chaque centimètre de cette peau m’appartient.
Ma provocation est suicidaire.
— Seulement si je te laisse faire.
Ses pupilles se dilatent d’un coup, noyant l’iris dans des ténèbres insatiables.
— Tu me laisses toujours faire, ma femme.
Il me plaque violemment contre le mur de béton brut. Le choc me coupe la respiration.

InteractiveNovel.io
