Chapitre 1 : 💎 L’étreinte sauvage

La clim de ma voiture rend l’âme pile au moment où mes pneus écrasent la poussière du chemin de terre. Parfait. Je coupe le contact. J’ouvre la fenêtre, le silence qui s’abat est assourdissant, pas de sirènes, pas de klaxons. Juste le grésillement lointain des insectes et un vent chaud qui soulève la poussière.

Je pousse la portière. La chaleur me frappe. Mon tailleur-pantalon hors de prix me colle déjà à la peau. Moi, Elsy, je suis une citadine, je viens d’atterrir au milieu de nulle part.

Une odeur forte de foin chaud m’envahit les narines. Au loin, des chevaux broutent derrière des barrières en bois usé. C’est pittoresque. C’est l’enfer.


Des pas lourds écrasent les graviers. Je me retourne.

Charlie.

Il avance vers moi. Grand. Trop grand. Ses épaules bloquent presque le soleil déclinant. Un Stetson usé projette une ombre dure sur son visage, mais je capte l’éclat de ses yeux. D’un bleu glacial. Presque insolent au milieu de toute cette chaleur étouffante. Son jean délavé est couvert de poussière, sa chemise à carreaux ouverte sur un t-shirt gris qui moule sa carrure.

Il s’arrête à un mètre. Son odeur me parvient instantanément. Cuir usé, sueur propre et pin sauvage.

— Tu as survécu à la route de terre.

Sa voix vibre, résonnant directement dans ma poitrine. Je croise les bras pour l’empêcher de voir que je frissonne malgré les trente degrés ambiants.

— Tout juste. Mon GPS a oublié de préciser qu’il fallait un tank pour arriver jusqu’ici.

Un demi-sourire étire ses lèvres. Il ne s’excuse pas. Il s’abaisse, attrape ma valise comme si elle pesait le poids d’une plume.

— Bienvenue au ranch, Elsy. Suis-moi.


Il tourne les talons. Je regarde son dos large s’éloigner, ses muscles bouger sous le tissu à chaque pas. Je souffle un grand coup. L’été va être long. Très long.

La maison principale est un bloc de bois massif et de pierre brute. Dès qu’il pousse la porte d’entrée, la température chute d’un coup. L’air sent la cire d’abeille et le café froid. Le sol en parquet grince lourdement sous mes bottines. C’est sombre, rustique. Une tanière beaucoup trop grande pour un seul homme.

Il me guide dans un couloir étroit jusqu’à une pièce au fond. Il pousse la porte de l’épaule.

La chambre est grande. Un lit en fer forgé, une commode en chêne massif, et une fenêtre immense qui encadre les pâturages brûlés par le soleil. La lumière dorée de fin de journée découpe des ombres nettes sur les lattes du plancher.

— Ta chambre. Installe-toi. On dîne dehors dans une heure.

Il pose la valise au pied du lit. Son regard s’attarde une fraction de seconde sur moi. Une évaluation rapide, silencieuse. Puis il sort. La porte claque derrière lui.


Je me laisse tomber sur le matelas. Il est ferme. Je regarde le plafond en lattes de bois en soupirant. Qu’est-ce que je suis venue faire ici ?

Une heure plus tard, la nuit est tombée. Une fraîcheur bienvenue remplace l’air suffocant de l’après-midi. Je rejoins la terrasse arrière. Charlie est déjà là.

Une table en bois brut. Deux assiettes. Une lumière vacillante provenant d’un brasero installé à quelques mètres. Les flammes lèchent l’obscurité, projetant des éclats dorés sur les angles durs de son visage.

Je m’assois en face de lui. L’odeur de la viande grillée me rappelle brusquement que j’ai l’estomac vide. Je me sers une bière glacée. Je bois une gorgée longue, ignorant son regard posé sur moi.

— Pas trop dépaysée par le menu ?

Il ne quitte pas son assiette des yeux.

— Ici, on ne livre pas de sushis à domicile.

— Je survivrai, Charlie. J’ai mangé dans des endroits bien plus hostiles qu’une terrasse dans le Wyoming.

— Ah ouais ? Genre où ?

— Une salle de réunion un lundi matin avec dix investisseurs qui veulent ta peau.


Il lâche un petit rire sourd. Le son est riche, rauque. Il me fixe par-dessus son verre, l’air de deviner exactement ce qui se passe dans ma tête.

— Le silence te pèse ?

— Ça me donne surtout envie de crier pour voir s’il y a de l’écho.

Il secoue lentement la tête.

— Ça va passer. T’es encore à cran, Elsy. On sent que t’as ramené tout le stress de la ville avec toi.

Je bois une longue gorgée pour masquer mon trouble.

— La ville me maintient en vie. Ici, j’ai l’impression que la nature attend son heure pour me dévorer.

— Peut-être qu’elle a raison.

Il plante sa fourchette dans son steak avec une précision lente.

— Tu penses tenir combien de temps avant de regretter ton Starbucks et ton Wi-Fi ?

— Tu paries sur mon échec dès le premier soir ? C’est ça, ton hospitalité ?

— Je suis juste réaliste. Tu as encore la poussière de la route sur tes chaussures de luxe. Ce ranch n’est pas un décor de film, c’est du boulot.


Le sous-entendu flotte au-dessus de la table, lourd. Je soutiens son regard. Mon cœur cogne trop fort.

— Ne me sous-estime pas, Charlie. J’ai peut-être les ongles vernis, mais je sais quand il faut se salir les mains.

Il ne répond pas tout de suite. Ses yeux s’assombrissent.

— On verra ça demain, à l’aube.

Le reste du repas se déroule dans une étrange danse verbale. Des questions courtes. Des réponses tranchantes. Il respire par et pour sa terre. Je déteste le vide. Nous sommes deux pôles opposés forcés de cohabiter sous le même toit.

La fin du dîner approche. Je rassemble mes couverts en tentant d’ignorer la fatigue. Ma main frôle accidentellement la sienne sur la table en bois rugueux.

Le contact est électrique. Une décharge pure.

Je fige mon geste. Lui aussi. La chaleur de sa peau traverse mon bras. Il ne recule pas. Ses yeux s’assombrissent brutalement, perdant leur bleu clair pour virer à l’orage. L’air entre nous s’épaissit, devenant soudain impossible à respirer.

— Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas.

Sa voix est encore plus basse que tout à l’heure. Un grondement contenu. Ses doigts rugueux effleurent ma peau une seconde de plus avant de se retirer lentement.


Je déglutis difficilement.

— Bonne nuit, Charlie.

Je me lève précipitamment. La chaise racle le sol en bois. Je fuis presque vers l’intérieur de la maison. Mon dos me brûle, comme s’il me suivait des yeux jusqu’à ce que la porte se referme derrière moi.

Je m’adosse au mur de ma chambre, le souffle court dans la pénombre. Mes doigts tremblent légèrement. L’alchimie n’est pas une figure de style ici. C’est un danger physique. Une épreuve du feu. Et je viens tout juste d’y mettre les pieds.

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