Chapitre 3 : Le GoĂ»t de l’Interdit
Ma voiture a émis un bruit de toux agonisante en grimpant la pente pavée de Beacon Hill. C’était le genre de quartier où les lampadaires fonctionnaient encore au gaz et où les poubelles semblaient être en argent massif.
Je me suis garĂ©e devant l’adresse indiquĂ©e : un hĂ´tel particulier en briques rouges, sombre et imposant, flanquĂ© de gargouilles qui semblaient juger mon pare-chocs cabossĂ©. Un valet en livrĂ©e est sorti de l’ombre avant mĂŞme que je ne coupe le moteur. Il a ouvert ma portière avec une grimace polie, comme s’il s’attendait Ă ce qu’une famille de ratons laveurs en sorte.
— Je la gare où, mademoiselle ? a-t-il demandé en tenant les clés du bout des doigts.
— Quelque part oĂą elle ne tachera pas le trottoir d’huile, s’il vous plaĂ®t. Elle est sensible.
J’ai attrapĂ© le tableau, soigneusement emballĂ© dans du papier kraft et du bulle, et j’ai montĂ© les marches. La pluie fouettait mon visage, collant une mèche de cheveux sur ma joue. J’ai sonnĂ©.
La porte s’est ouverte instantanĂ©ment. Pas de majordome, pas de domestique. Juste Silas.
Il avait troquĂ© le costume trois-pièces pour une chemise en soie noire, ouverte au col, et un pantalon fluide. Pieds nus. Ce dĂ©tail m’a frappĂ©e plus que le reste. Voir un prĂ©dateur financier pieds nus sur un parquet en chĂŞne centenaire, c’Ă©tait d’une intimitĂ© troublante.
— Vous êtes trempée, a-t-il constaté sans un mot de bienvenue.
— C’est le concept de la pluie, M. Vane. Ça mouille.
Je suis entrĂ©e, serrant le tableau contre moi comme un bouclier. L’intĂ©rieur sentait la cire d’abeille, le vieux papier et cette odeur d’ozone froid qui semblait le suivre partout. C’Ă©tait immense, dĂ©corĂ© avec un minimalisme sĂ©vère. Quelques sculptures en marbre, des murs couverts de livres, et une cheminĂ©e monumentale oĂą aucun feu ne brĂ»lait.
— Posez ça là .
Il a dĂ©signĂ© un chevalet vide au centre du salon. J’ai obĂ©i, mes talons claquant trop fort dans ce silence de cathĂ©drale. J’ai dĂ©ballĂ© la toile avec des gestes prĂ©cis, sentant son regard peser sur ma nuque.
Une fois le CrĂ©puscule de l’Ă‚me rĂ©vĂ©lĂ©, Silas s’est approchĂ©. Il n’a pas regardĂ© la peinture. Il m’a regardĂ©e, moi.
— Vous tremblez, Lyra.
— Il fait quinze degrés ici. Vous vivez dans un frigo ?
— Le froid conserve, a-t-il répondu avec ce demi-sourire énigmatique. Venez.
Il m’a guidĂ©e vers un canapĂ© en velours sombre, me faisant signe de m’asseoir. Il s’est dirigĂ© vers un bar en cristal.
— Vin ? Whisky ? Ou peut-être quelque chose de plus chaud ?
— Whisky. Sec.
Il a versĂ© le liquide ambrĂ© dans un verre lourd et me l’a tendu. Nos doigts se sont frĂ´lĂ©s Ă nouveau. Cette fois, je n’ai pas sursautĂ©, mais la sensation de glace a envoyĂ© un frisson le long de ma colonne vertĂ©brale. J’ai bu une gorgĂ©e brĂ»lante, accueillant la chaleur de l’alcool comme une bĂ©nĂ©diction.
Silas s’est assis face Ă moi, sur un fauteuil en cuir, me laissant un espace de sĂ©curitĂ© que je soupçonnais ĂŞtre illusoire.
— Pourquoi cette toile ? ai-je demandé pour briser le silence pesant. Elle est morbide. Elle parle de fin, de désespoir.
— Elle parle de transformation, a-t-il corrigĂ© doucement. Regardez les ombres. Elles ne mangent pas la lumière, elles la sculptent. C’est comme la douleur. On croit qu’elle nous dĂ©truit, alors qu’elle nous rĂ©vèle.
Il a planté ses yeux gris dans les miens.
— Vous avez beaucoup souffert rĂ©cemment, n’est-ce pas ?
J’ai serrĂ© mon verre, mes jointures blanchissant.
— Je ne suis pas venue ici pour une sĂ©ance de psychanalyse, Silas. J’ai livrĂ© le tableau. La transaction est terminĂ©e.
— La transaction financière, oui.
Il s’est levĂ©, sa fluiditĂ© surnaturelle me mettant mal Ă l’aise. Il a contournĂ© la table basse pour s’asseoir Ă cĂ´tĂ© de moi sur le canapĂ©. Le coussin s’est affaissĂ© sous son poids. Il Ă©tait trop près. Je sentais son odeur, ce mĂ©lange de pluie et de musc qui me donnait le vertige.
— J’ai une proposition, Lyra.
— Je vous ai dit que je ne cherchais pas de…
— Un poste, m’a-t-il coupĂ©e. Je veux que vous soyez ma conservatrice personnelle. J’ai des acquisitions Ă travers le monde. J’ai besoin de quelqu’un qui a l’Ĺ“il. Quelqu’un qui ne craint pas les « auras malĂ©fiques ».
J’ai ri nerveusement.
— Vous voulez m’embaucher ? Vraiment ?
— Je veux vous garder près de moi.
La phrase est tombée, lourde de sens. Il a tendu la main et a attrapé une mèche de mes cheveux humides, la faisant rouler entre ses doigts froids.
— Votre loup vous a laissĂ©e sans protection. Il a Ă©té… nĂ©gligent. Je ne suis jamais nĂ©gligent avec ce qui m’appartient.
Le mot « appartient » a dĂ©clenchĂ© une alarme dans ma tĂŞte, mais une autre partie de moi, plus sombre, plus viscĂ©rale, a vibrĂ©. Caleb m’avait abandonnĂ©e. Silas, lui, semblait prĂŞt Ă bâtir une forteresse autour de moi.
— Je n’appartiens Ă personne, ai-je murmurĂ©, ma voix trahissant mon manque de conviction.
— Pas encore.
Il s’est penchĂ©. Son visage n’Ă©tait plus qu’Ă quelques centimètres du mien. Je pouvais voir les paillettes d’argent dans ses iris. Je m’attendais Ă ce qu’il m’embrasse. J’ai retenu mon souffle, partagĂ©e entre l’envie de le repousser et celle, terrifiante, de me pencher vers lui.
Mais il a dévié. Sa bouche a frôlé mon oreille, son souffle froid me faisant frissonner de la tête aux pieds.
— Acceptez le poste, Lyra. Je doublerai votre salaire. Je vous donnerai accès Ă des cercles dont vous ignorez l’existence. Et en Ă©change…
— En échange ? ai-je soufflé, incapable de bouger.
— Vous me laisserez vous montrer ce que signifie vraiment être vivante.
Il s’est reculĂ©, me laissant Ă©tourdie, le cĹ“ur battant Ă tout rompre. Il a repris son verre comme si de rien n’Ă©tait, mais l’intensitĂ© dans ses yeux promettait des nuits blanches et des dangers bien plus grands que la solitude.
J’ai fini mon whisky d’un trait. Ça brĂ»lait, mais pas autant que son regard.
— J’ai besoin d’un contrat Ă©crit, ai-je rĂ©ussi Ă articuler, tentant de rassembler les miettes de mon professionnalisme. Et de vacances. Beaucoup de vacances.
Silas a souri, un vrai sourire cette fois, carnassier et triomphant.
— Vous aurez tout ce que vous désirez, Petite Veine. Absolument tout.
En sortant de chez lui une heure plus tard, la pluie avait cessĂ©. Le valet m’a ramenĂ© ma voiture. Je me suis assise au volant, les mains tremblantes. J’avais l’impression d’avoir signĂ© un pacte avec le diable, mais pour la première fois depuis des mois, je ne ressentais plus le vide laissĂ© par Caleb.
À la place, il y avait une peur délicieuse. Et une faim nouvelle.
J’ai dĂ©marrĂ©, laissant derrière moi le manoir silencieux. Dans le rĂ©troviseur, j’ai cru voir une ombre bouger Ă la fenĂŞtre du premier Ă©tage. Une ombre qui me regardait partir, patiente, Ă©ternelle.
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Fin du chapitre 3
Hook: « Je ne suis jamais nĂ©gligent avec ce qui m’appartient. »
Tagline: « La cage est dorée, mais la porte vient de se verrouiller. »
Mots-clés : Proposition, Tentation, Manoir, Intimité, Froid, Nouvelle Vie, Ambiguïté.
