Chapitre 2 : đź’ŽMorsure de Soie / L’Art de la NĂ©gociation

Chapitre 2 : L’Art de la NĂ©gociation


— Ma vie privée ne figure pas sur la facture, M. Vane.

J’ai claquĂ© ces mots plus sèchement que prĂ©vu. Mon cĹ“ur battait la chamade contre mes cĂ´tes, un tambour frĂ©nĂ©tique qui semblait rĂ©sonner dans le silence de ce bureau immense.

Silas n’a pas bougĂ©. Il n’a mĂŞme pas cillĂ©. Il est restĂ© lĂ , adossĂ© Ă  la baie vitrĂ©e, une silhouette dĂ©coupĂ©e sur les lumières scintillantes de Boston, me fixant avec cette intensitĂ© prĂ©datrice qui donnait envie de fuir ou de se mettre Ă  genoux.

— Tout a un prix, Lyra. MĂŞme le silence. Surtout l’absence.

Il s’est dĂ©collĂ© de la vitre. Sa dĂ©marche Ă©tait fluide, trop fluide. Comme de l’eau noire coulant sur la pierre. En deux secondes, il a traversĂ© la pièce pour se poster de l’autre cĂ´tĂ© du bureau, juste en face de moi.

— Le loup est parti, a-t-il continuĂ©, sa voix descendant d’une octave. La meute a retirĂ© ses griffes de votre porte. Vous ĂŞtes… exposĂ©e.

— Je ne suis pas une damoiselle en dĂ©tresse qui attend qu’un chevalier blanc – ou un PDG en costume gris – vienne la sauver, ai-je rĂ©torquĂ© en croisant les bras. Je suis ici pour vendre un tableau. Le CrĂ©puscule de l’Ă‚me. Vous ĂŞtes intĂ©ressĂ© ou je remballe mes affaires et je rentre regarder mes plantes vertes mourir de soif ?

Un coin de sa bouche s’est soulevĂ©. Un demi-sourire amusĂ©, presque cruel.

— J’aime votre mordant. C’est rafraĂ®chissant. La plupart des gens qui entrent ici tremblent tellement qu’ils font vibrer le mobilier.

Il a tendu une main pâle, aux doigts longs et fins, vers le dossier posé entre nous.

— Montrez-moi cette merveille maudite.

J’ai ouvert le dossier, dĂ©voilant la photo haute rĂ©solution de la toile : un paysage tourmentĂ©, des ombres qui semblaient bouger si on les fixait trop longtemps. Une croĂ»te prĂ©tentieuse selon moi, un chef-d’Ĺ“uvre selon les critiques.

Silas a effleurĂ© l’image du bout des doigts. J’ai notĂ© l’absence de bague, la peau immaculĂ©e, et cette Ă©trange fraĂ®cheur qui semblait Ă©maner de lui, comme si quelqu’un avait laissĂ© la porte d’un frigo ouverte.

— Fascinant, a-t-il murmurĂ©. L’artiste a capturĂ© le moment exact oĂą l’espoir se brise.

— C’est une interprĂ©tation joyeuse.

— C’est la seule qui vaille. Je le prends.

J’ai clignĂ© des yeux.

— Vous ne demandez pas le prix ?

— Le prix est un détail vulgaire pour les comptables. Dites-moi un chiffre. Celui qui vous fera sourire ce soir en rentrant chez vous.

J’ai hĂ©sitĂ©. C’Ă©tait le moment de jouer serrĂ©. J’ai gonflĂ© le prix de base de trente pour cent. Un montant indĂ©cent qui aurait fait s’Ă©touffer Monica avec son steak-frites.

— Cinq cent mille.

Silas a levĂ© les yeux vers moi. Ses iris gris acier ont brillĂ© d’une lueur indĂ©chiffrable.

— Vendu.

Il n’a pas nĂ©gociĂ©. Pas un soupir, pas un froncement de sourcils. Il a sorti un carnet de chèques de sa poche intĂ©rieure et a griffonnĂ© la somme avec une Ă©lĂ©gance aristocratique.

Il a dĂ©chirĂ© le chèque et l’a fait glisser sur le bois sombre du bureau. Mais au moment oĂą j’ai tendu la main pour le prendre, il a posĂ© ses doigts sur les miens.

Le contact m’a traversĂ©e comme une dĂ©charge Ă©lectrique.

Il Ă©tait glacĂ©. LittĂ©ralement. Sa peau avait la tempĂ©rature du marbre en hiver. J’ai eu le rĂ©flexe de retirer ma main, mais il a exercĂ© une pression infime, juste assez pour me retenir sans me faire mal.

— À une condition, a-t-il ajouté doucement.

— Je croyais que le prix était un détail vulgaire ? ai-je soufflé, incapable de détacher mon regard du sien.

— L’argent l’est. Le temps, non. Je veux que vous me livriez la toile vous-mĂŞme. Demain soir. Chez moi.

— La galerie a des livreurs qualifiĂ©s, M. Vane. Ils ont des assurances et des camions blindĂ©s. Moi, j’ai une voiture qui fait un bruit de casserole.

Il a ri. Un son grave, rauque, qui a vibré dans ma poitrine.

— Je ne fais pas confiance aux livreurs. Et je veux discuter d’un autre projet. Une… collaboration exclusive. Vous avez l’Ĺ“il pour dĂ©nicher les choses rares, Lyra. Je collectionne les choses rares.

Il a relâché ma main, mais la sensation de froid persistait sur ma peau, comme une brûlure inversée.

— Vous essayez de m’embaucher ou de me draguer ? ai-je demandĂ©, reprenant ma posture dĂ©fensive, le chèque dĂ©sormais serrĂ© dans ma paume moite.

Il a contournĂ© le bureau, s’approchant de moi jusqu’Ă  envahir mon espace vital. Il sentait l’ozone, la pluie froide et quelque chose de plus musquĂ©, de plus ancien.

— Je ne drague pas, petite veine. J’acquiers.

Petite veine.

Le surnom m’a fait l’effet d’une caresse dĂ©placĂ©e et d’une menace voilĂ©e. J’ai senti mon pouls s’accĂ©lĂ©rer au creux de mon cou, trahissant mon trouble bien plus que je ne l’aurais voulu. Il a baissĂ© les yeux vers ma gorge, observant le battement frĂ©nĂ©tique sous ma peau fine.

— « Petite veine » ? C’est votre façon de dire que je suis stressante ou c’est juste un fĂ©tichisme bizarre ?

Il a souri, dévoilant des dents trop blanches, trop parfaites.

— C’est un constat. La vie bat si fort en vous. C’est… enivrant.

J’ai reculĂ© d’un pas, brisant la proximitĂ© Ă©touffante. J’avais besoin d’air. J’avais besoin de sortir de cette tour d’ivoire avant de faire une bĂŞtise, comme l’embrasser ou lui lancer mon agrafeuse au visage. Je n’Ă©tais pas sĂ»re de savoir laquelle des deux options Ă©tait la plus dangereuse.

— Demain soir, ai-je dit d’une voix que je voulais ferme. Envoyez-moi l’adresse. Mais si vous essayez de m’acquĂ©rir, sachez que je coĂ»te très cher en entretien. Je suis exigeante, je ronfle et je dĂ©teste qu’on me donne des ordres.

— Je prends le risque.

Il m’a tendu une carte de visite noire, avec juste une adresse embossĂ©e en argent. Pas de nom, pas de numĂ©ro.

— 20 heures, Lyra. Ne soyez pas en retard. J’ai une sainte horreur de l’attente.

— Et moi j’ai une sainte horreur des hommes qui pensent que tout leur est dĂ».

J’ai pivotĂ© sur mes talons, attrapant mon sac avec un geste théâtral, et je me suis dirigĂ©e vers l’ascenseur sans me retourner. Je sentais son regard brĂ»ler mon dos, pesant, tangible.

Dans la cabine, alors que les portes se refermaient sur son bureau plongĂ© dans l’ombre, j’ai enfin expirĂ©. J’ai regardĂ© le chèque dans ma main. Cinq cent mille dollars.

De quoi refaire ma vie. Ou de quoi payer mon enterrement royal.

Mon téléphone a vibré. Un message de Monica.

« Alors ? Il t’a mangĂ©e ou tu es riche ? »

J’ai tapĂ© fĂ©brilement :

« Riche. Mais je crois que je viens de vendre mon âme avec la toile. »

L’ascenseur a atteint le rez-de-chaussĂ©e. Dehors, la pluie avait redoublĂ©. Boston semblait plus sombre ce soir, les ombres plus allongĂ©es. Et pour la première fois depuis trois mois, je n’ai pas pensĂ© Ă  Caleb en sortant.

J’ai pensĂ© Ă  la glace. Ă€ l’argent. Et Ă  la façon dont Silas Vane avait regardĂ© ma gorge comme si c’Ă©tait le menu du jour.

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Fin du chapitre 2

Hook: « Je ne drague pas, petite veine. J’acquiers. »

Tagline: « Une signature au bas d’un chèque, un pacte avec le diable. »

Mots-clés : Négociation, Attraction, Danger, Surnom, Petite Veine, Suspense, Richesse.

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