Chapitre 1 : La Morsure du Silence
Le bruit de la fermeture Éclair a dĂ©chirĂ© le silence de l’appartement comme un coup de fouet. Un son sec, dĂ©finitif.
Je suis restĂ©e figĂ©e dans l’encadrement de la porte de la chambre, ma tasse de cafĂ© serrĂ©e entre mes mains pour m’empĂŞcher de trembler. Caleb ne m’a pas regardĂ©e. Il a jetĂ© son sac en toile sur son Ă©paule.
— C’est tout ? ai-je demandé, ma voix plus calme que je ne l’aurais cru. Tu remplis un sac et tu disparais ?
Il s’est enfin tournĂ© vers moi. Ses yeux dorĂ©s, d’habitude si chauds, si rieurs quand il me plaquait contre le matelas le matin, Ă©taient devenus des murs infranchissables. Il avait cette posture rigide, celle de l’Alpha qui prend une dĂ©cision merdique pour le « bien commun ».
— Je ne peux pas rester, Lyra.
— C’est pas une réponse, ça, Caleb.
J’ai posĂ© ma tasse sur la commode avec un claquement sec. Je n’allais pas pleurer. Pas devant lui. Pas maintenant. Si je devais m’effondrer, ce serait plus tard, avec une bouteille de vin et un pot de glace, comme le clichĂ© que je refusais d’ĂŞtre.
Il a fait un pas vers moi, la main tendue, avant de se raviser. Ce mouvement avortĂ© m’a fait plus mal qu’une gifle.
— C’est compliqué, a-t-il grogné, sa voix rocailleuse trahissant enfin une fêlure. Il y a des choses… ma famille, la meute. Tu ne peux pas comprendre.
— Alors explique-moi ! ai-je crié, la colère prenant le dessus sur la douleur. On vit ensemble depuis deux ans, Caleb ! Je croyais que j’étais ta « compagne », ton âme sœur ou toutes ces conneries lupines que tu me chuchotais !
Il a grimacé, comme si mes mots le brûlaient physiquement.
— Tu l’es. Tu le seras toujours. Mais je dois partir. Pour toi. Pour nous.
— Ne me sors pas l’excuse du « c’est pour ton bien », l’ai-je coupĂ©, un rire nerveux m’Ă©chappant. Si tu passes cette porte sans me donner une vraie raison, ne reviens pas. C’est clair ? Si tu pars, ne revient jamais.
Le silence est retombĂ©, lourd, Ă©touffant. On entendait juste la pluie de Boston frapper contre les vitres, une bande-son dĂ©primante pour une scène pathĂ©tique. Il m’a fixĂ©e une dernière fois, gravant mon visage dans sa mĂ©moire, puis il a baissĂ© la tĂŞte.
— Je reviendrai, Lyra.
Il m’a contournĂ©e. J’ai senti son odeur – bois de cèdre et pluie – me frĂ´ler, une dernière caresse fantĂ´me. La porte d’entrĂ©e a claquĂ©.
Je n’ai pas couru après lui. Je suis restĂ©e lĂ , au milieu de notre salon soudain trop grand, Ă fixer la porte verrouillĂ©e.
— Connard, ai-je murmuré dans le vide.
Trois mois plus tard.
Boston n’avait pas changĂ©, mais moi, si. J’avais troquĂ© les soirĂ©es cocooning et les balades en forĂŞt contre des talons aiguilles de dix centimètres et des vernissages interminables.
— Tu as une mine affreuse, chérie. On dirait un vampire anémique.
Monica a posĂ© son verre de prosecco sur mon bureau en verre, ses boucles brunes rebondissant alors qu’elle s’asseyait sans invitation.
— Merci, Monica. C’est toujours un plaisir de la voir critiquer mon apparence avant midi.
J’ai continuĂ© Ă trier les dossiers sur ma tablette, ignorant son sourire en coin. La galerie Artefact Ă©tait en pleine effervescence. On prĂ©parait l’exposition de la saison et je n’avais pas le temps pour les Ă©tats d’âme.
— Je suis sĂ©rieuse, Lyra. Tu bosses trop. Depuis que le « Clebs » s’est tirĂ©, tu es devenue une machine.
— Caleb, ai-je corrigé machinalement, bien que son surnom me fasse doucement rire intérieurement. Et je ne suis pas une machine, je suis une courtière en art efficace. Il y a une nuance.
— Une nuance qui te rapporte une fortune, apparemment.
Elle a dĂ©signĂ© le dossier que je tenais. Une demande d’acquisition privĂ©e. Très privĂ©e. Et très lucrative.
— C’est quoi ce truc ? a-t-elle demandĂ© en penchant la tĂŞte.
— Un client mystère. Il veut acquĂ©rir le « CrĂ©puscule de l’Ă‚me », cette toile du XIXe qu’on a reçue la semaine dernière. Celle que personne ne veut parce qu’elle dĂ©gage une « aura malĂ©fique », selon Mme Pringle.
Monica a levé les yeux au ciel.
— Mme Pringle pense que son grille-pain est possédé. Ce client a un nom ?
— Silas Vane.
L’air dans la pièce a semblĂ© se rafraĂ®chir d’un coup. Monica s’est redressĂ©e, son visage reprenant le dessus.
— Vane ? Le PDG de Vane Industries ? Celui qui a racheté la moitié du port de Boston le mois dernier ?
— Lui-mĂŞme. Il veut voir l’Ĺ“uvre. En personne. Ce soir.
— Ce soir ? Il est 17h, Lyra. La galerie ferme dans une heure.
J’ai haussĂ© les Ă©paules, ajustant ma veste de tailleur.
— Quand on s’appelle Silas Vane, on ne se soucie pas des horaires d’ouverture. Et vu la commission, je suis prĂŞte Ă lui faire une visite guidĂ©e Ă minuit en pyjama s’il le faut.
— Évite le pyjama, a conseillĂ© Monica en se levant. Ou alors, choisis-en un blindĂ©. Ce type a une rĂ©putation… glaciale. On dit qu’il a virĂ© tout son conseil d’administration en une rĂ©union de cinq minutes sans hausser le ton.
— Parfait. J’aime les hommes qui vont droit au but. Ça me change.
C’Ă©tait une pique gratuite envers Caleb, mais ça m’a fait du bien. J’ai pris mon sac Ă main, vĂ©rifiant mon reflet dans la vitre. Rouge Ă lèvres bordeaux, regard dĂ©terminĂ©. La Lyra qui pleurait en buvant du cafĂ© froid Ă©tait morte. Celle qui la remplaçait avait des factures Ă payer et une ambition Ă nourrir.
— Tu m’accompagnes ? ai-je demandĂ©, moitiĂ© sĂ©rieuse.
— Pas question. J’ai un rendez-vous avec un steak frites et une sĂ©rie tĂ©lĂ©. Appelle-moi si tu te fais mordre.
Elle ne croyait pas si bien dire.
La tour Vane Industries transperçait le ciel gris de Boston comme une aiguille noire. J’ai attendu dans le hall en marbre, seule, pendant que la sĂ©curitĂ© vĂ©rifiait mon identitĂ© pour la troisième fois. Tout ici criait l’argent et le pouvoir aseptisĂ©. Pas un grain de poussière, pas un bruit parasite.
— Mlle Belrose ? M. Vane vous attend. Dernier étage.
L’ascenseur est montĂ© si vite que mes oreilles ont craquĂ©. Quand les portes se sont ouvertes, je n’ai pas dĂ©bouchĂ© sur un bureau, mais sur un immense espace ouvert, plongĂ© dans la pĂ©nombre. Seule la lumière de la ville, filtrant Ă travers les immenses baies vitrĂ©es, Ă©clairait la pièce.
Et lui.
Il Ă©tait debout près de la fenĂŞtre, tournant le dos Ă l’entrĂ©e. Une silhouette sombre, parfaitement taillĂ©e dans un costume qui devait coĂ»ter plus cher que mon appartement.
— M. Vane ? ai-je lancé, ma voix résonnant un peu trop fort dans ce mausolée de luxe.
Il s’est retournĂ© lentement.
J’ai eu le souffle coupĂ©. Pas par peur, non. Par une sorte de choc esthĂ©tique. Il Ă©tait d’une beautĂ© inhumaine. Ses cheveux argentĂ©s captaient le peu de lumière disponible, et ses yeux… un gris acier, froid, mĂ©tallique, qui m’a scannĂ©e de la tĂŞte aux pieds comme si j’Ă©tais une Ĺ“uvre d’art Ă Ă©valuer.
— Mlle Belrose, a-t-il dit. Sa voix Ă©tait basse, veloutĂ©e, mais avec un tranchant cachĂ©. Une lame enveloppĂ©e de soie. Vous ĂŞtes ponctuelle. J’apprĂ©cie cela.
— Le temps, c’est de l’argent, M. Vane. Et pour cette toile, je crois que vous ĂŞtes prĂŞt Ă dĂ©penser les deux.
J’ai avancĂ©, mes talons claquant sur le sol en pierre noire. Je refusais de me laisser intimider par son aura de prĂ©dateur. J’avais survĂ©cu Ă un loup ; je pouvais gĂ©rer un PDG mĂ©galomane.
Il a esquissĂ© un sourire, mais il n’a pas atteint ses yeux.
— Vous avez du cran. Ou de l’inconscience. Approchez.
Il a fait un geste vers le fauteuil en cuir face Ă son bureau vide.
— Parlons de ce qui vous amène. Et je ne parle pas seulement de la peinture.
Mon cĹ“ur a ratĂ© un battement. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Je me suis assise, croisant les jambes, soutenant son regard.
— Je vous écoute.
Il s’est penchĂ© vers moi, et j’ai senti le froid Ă©maner de lui. Pas un froid dĂ©sagrĂ©able, non. Un froid brĂ»lant, comme la neige.
— J’ai entendu dire que vous aviez perdu votre… protection, a-t-il murmurĂ©. Boston est une ville dangereuse pour une femme seule, Lyra.
Il connaissait mon prénom. Et il savait pour Caleb.
La partie venait de commencer.
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Fin du chapitre 1
Hook: « Il connaissait mon prénom. Et il savait pour Caleb. »
Tagline: « Certains départs ouvrent la porte aux monstres. »
Mots-clĂ©s : Rupture, Boston, Galerie d’art, Rencontre, Silas Vane, Tension, Mystère.
